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Entre l'art et le bonheur, je choisis le bonheur

À propos du culte de l'art et du danger de l'hyper-création
Stéphane Vial Événement Event

Sur le mur de Valérie Morignat, sur Facebook, je découvre un article du Point sur « Kieron Williamson, 8 ans et prodige de la peinture ». Comme le souligne Valérie, il s'agit d'un jeune prodige qui s'est mis à peindre des aquarelles assez fabuleuses et que l'Angleterre s'arrache. Voici comment l'article présente le phénomène :

« C'est pendant l'été 2008, lors de vacances dans le Devon et en Cornouailles, que son talent s'est soudain révélé... "Un beau jour, il nous a demandé de lui acheter des pinceaux, de la peinture et du papier", racontent ses parents Michelle et Keith Williamson. Le lendemain, Kieron, alors âgé de six ans, leur présentait un charmant tableau représentant des bateaux dans un port. Le couple n'en croit pas ses yeux, d'autant que ni l'un ni l'autre ne présentent la moindre aptitude au dessin. Le père, marchand d'art, prend toutefois soin de faire donner quelques leçons particulières au jeune prodige. Aquarelle, pastel, peinture à l'huile, acrylique : Kieron progresse à grande vitesse, et rapidement, le miracle de cet enfant capable de peindre jusqu'à six toiles par jour s'ébruite.

Pour moi, il y a deux événements distincts dans cette affaire :

  • le premier, c'est celui qui intéresse Valérie Morignat, en tant que créatrice et photographe : admirative du talent du jeune homme, elle lui trouve un air de parenté avec Rembrandt. Elle n'est d'ailleurs pas la seule, et on le comprend. Même s'ils sont partagés, les critiques le comparent déjà à Monet, à Van Gogh et à Picasso.
  • le second, c'est celui qui m'intéresse, moi, en tant que philosophe et psychologue : l'admiration fantasmatisée pour le génie artistique et la figure idéalisée de l'enfant prodige. Sans pouvoir rien dire de sûr, puisque je ne connais pas le garçon et ne suis pas capable de prédire l'avenir, je reste très circonspect. Non pas sur son talent. De toute évidence, il en a, à charge pour les experts de voir ce qu'il donnera. Je reste circonspect sur son équilibre psychique et son aptitude au bonheur.

Ainsi, sur le mur Facebook de Valérie, je commence par commenter simplement :

Me semble suspect d'un point de vue psychique. Faudra voir ce qu'il devient à l'âge adulte. Souhaitons-lui le bonheur.

Ce que je veux dire par là, c'est qu'une prétendue motivation aussi intense pour la création artistique, à l'âge de 8 ans, n'est pas très naturelle et me semble dangereuse. Elle est peut être le signe du génie, mais pourrait aussi bien être celui de la folie, comme on l'a tant vu chez les grands artistes de l'histoire, souvent psychotiques. Bien évidemment, tout cela n'est qu'hypothèses grossières et supputations sans fondement. Mais je m'estime en droit, plutôt que de succomber d'admiration, d'être inquiet pour cet enfant. Puissé-je me tromper.

On m'objecte alors qu'il est « triste que le premier réflexe soit de soupçonner cet enfant d'être malheureux parce qu'il a un intérêt pour la création » (Valérie Morignat). Il me semble au contraire fondamental que le premier réflexe soit celui-là. L'histoire psychanalytique de l'art et des artistes le montre : un intérêt très grand pour la création est quasiment toujours un effort — certes sublimé et admirable par les autres — pour échapper à une souffrance psychique très grande — dans laquelle on est en général très seul. La plupart du temps, le public ne s'intéresse qu'au génie des œuvres, et estime qu'en son nom, une vie de souffrances est acceptable. Et bien, pas moi. Entre l'art et le bonheur, je choisis le bonheur et je préfère m'inquiéter d'abord pour le second que succomber d'admiration pour le premier.

En effet, il faut cesser de rendre à l'art et à la création un culte aveugle. La création n'est pas forcément un bonheur ou une joie, surtout lorsqu'elle est très intense. Ce n'est pas forcément souhaitable d'être TRÈS créatif. Être un minimum créatif, oui, c'est une source indiscutable d'épanouissement. Sur ce point, Valérie a raison de préciser qu' « un enfant créatif, encouragé par ses parents dans sa créativité, a au contraire davantage de chances de s'épanouir dans l'existence qu'un enfant qu'on aurait bridé dans la créativité ».

Mais il faut cesser d'être naïf. L'hyper-création, c'est dangereux. Certes, pas pour le public. Mais pour le créateur. Je ne voudrais pas une seule seconde de la vie d'un Van Gogh, d'un Kierkegaard, d'un Antonin Artaud ou d'un Nietzsche, sous prétexte qu'ils étaient créatifs ou prolifiques. C'étaient avant tout des gens malheureux avec une vie privée pleine de souffrances. Absolument rien d'enviable ou d'admirable là-dedans pour moi. Faut sortir du culte. "Génie et folie" : un sujet qui tombe chaque année à l'oral de l'agrégation de philosophie.

J'ai beaucoup plus d'admiration pour les gens qui trouvent un chemin vers le bonheur sans trop de heurts. L'art est souvent un refuge contre la souffrance. La création trop intense est souvent — mais je n'ai pas dit toujours, SVP — un refuge contre une souffrance trop intense. En général, être hyper-créatif, ça fait souffrir les proches, conjoints ou amis et rend inapte à la relation. Je préfère être apte à la relation qu'apte à la création. Entre l'art et le bonheur, je choisis le bonheur. Sans renier la contribution que l'art peut apporter à mon bonheur. Mais sans sacrifier mon bonheur à l'Art parce que ça fait classe, grandiose, prestigieux. Je me fiche d'être un Artiste. Être un Homme me suffit. Héroïsme de la banalité.

Dans l'article, on nous dit que "Ses parents assurent que leur fils ne peint que quand lui-même l'a décidé et jurent être très vigilants à son équilibre." Puisse cela être vrai. Mais que peuvent-ils dire d'autre pour ne pas perdre la face ? Le gamin est dans tous les médias, vend des toiles pour 180 000 euros en quelques heures et le père est... marchand d'art ! On nous dit aussi que le gosse est "Levé à six heures, chaque matin, pour peindre avant de se rendre à l'école". Pauvre enfant. Je lui souhaite sincèrement de faire ça pour lui et pas pour faire plaisir à ses parents. Sauf qu'à cet âge, la probabilité qu'ils fassent les choses pour lui-même et pas pour ses parents est,
du point de vue de l'inconscient, quasi nulle.

Ce que je lui souhaite : trouver un bonheur qui lui convient. Si ce bonheur lui vient de peindre, très bien. Sinon, qu'il jette la peinture sans hésiter. Le but de la vie, pour moi, c'est pas de figurer un jour dans une notice de dictionnaire. C'est de jouir du jour qui passe. Et qui passe vite.

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