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Portrait de Stéphane Vial

Voui, voui, bien sûr, ma chère Valérie, tu n'as pas besoin d'en faire autant, tu sais. Je cite d'ailleurs très souvent à mes étudiants cette déclaration de Rodin, en laquelle je crois beaucoup : "Le monde sera heureux quand tous les hommes ...auront une âme d'artiste, c'est-à-dire quand tous prendront plaisir à leur tâche".

Mais voilà : l'âme de l'artiste est plus complexe que ne le laisse entendre Rodin. Il y a des artistes de la joie — les passionnés heureux auxquels il songe sûrement —, et il y a des artistes de la douleur — ceux qui se soignent à travers leur art et qui en effet, grâce à leur art, sont sans doute MOINS pathologiques. D'où l'intérêt des thérapies par l'art, etc.

C'est pourquoi, bien évidemment, j'ai choisi tout à fait délibérément de citer des noms comme ceux de Van Gogh, Artaud, Kierkegaard, ou Nietzsche. Pourquoi ? Non pas pour duper mon lecteur mais parce que ces gens-là sont connus pour avoir eu des difficultés psychiques assez lourdes. Or, si j'en parle, ce n'est évidemment pas pour réduire, comme tu te plais à le croire, l'art à une maladie sous prétexte que quelques grands noms d'artistes étaient malades. Mais simplement parce que ce profil-là d'artiste, le profil de l'artiste psychiquement malheureux est un profil qui non seulement existe objectivement dans l'histoire de l'art (cf les noms que je cite et pas mal d'autres que je ne cite pas et dont on pourrait faire une liste minutieuse) mais aussi qui m'intéresse et sur lequel j'ai écrit un livre. Donc j'aime bien en parler, et ce d'autant plus que ça me permet d'érafler un peu au passage cette tendance — elle aussi pathologique — de notre société à (sur)-idéaliser l'art et les artistes. Tu comprends donc bien que mon propos n'est pas de ramener l'art tout entier à de la souffrance (quelle caricature) mais d'attirer l'attention — et la méfiance — sur une certaine manière de faire de l'art, et une certaine manière seulement.

Cette manière de faire de l'art ou de créer est liée à de la souffrance psychique. Cela ne diminue en rien la qualité artistique de ce qui est créé. C'est simplement que, sur le plan psychique, ce qui est créé n'a pas le même statut. Ce qui est créé est de l'ordre du symptôme, si tu préfères. Les gens que j'ai cités plus haut correspondent probablement à ce profil d'artistes ayant un talent extrême en tant que corrélat d'une souffrance extrême. Ce n'est pas du tout pareil que "prendre plaisir à sa tâche", comme dit Rodin. Ces gens-là, les artistes-malades, ils créent parce qu'ils en ont besoin psychiquement pour survivre. Ils ne créent pas pour le plaisir ou parce que ça les épanouit. Leur création est même souvent un fardeau à porter. Lourd à porter pour eux, lourd à porter pour leurs proches. Ils créent parce qu'ils n'ont pas le choix. Et leur création est à la mesure de leur souffrance : démesurée, surdimensionnée, exceptionnelle. Dans les yeux du public, du critique ou de l'historien, c'est admirable. Mais dans les yeux du psy, c'est triste. Ce que le psy voit dans ces oeuvres, c'est la souffrance qui les motive, et non la beauté qui en ressort. Et, dans ce cas, n'est-il pas plus souhaitable que le sujet trouve un meilleur équilibre psychique et n'ait pas besoin de pondre une telle oeuvre pour trouver un peu de soulagement ? Quand je dis que je n'aurais pas voulu de la vie d'un Van Gogh ou d'un Kierkegaard, je dis : je préfère n'avoir pas tout ce talent et goûter le chemin d'une vie psychique plus stable et plus heureuse. C'est ce que je veux dire quand je dis qu'entre l'art et le bonheur, je choisis le bonheur.

Mais au fait, tout cela pourquoi ? Et bien parce que, si et seulement si Kieron Williamson devient un artiste (c'est pas parce qu'il peint beaucoup dans son enfance qu'il deviendra un artiste, chose qui relève d'un choix psychique), je me demande quel sera son profil psychique d'artiste, et je m'inquiète un peu pour lui, même si c'est absurde puisque lui seul sait où il va — encore qu'il ne le sait pas encore. Je me méfie juste du talent extrême. Le talent extrême me rappelle la souffrance extrême. Ce qui ne veut pas dire que le Grand Talent ne peut pas être heureux. Cela, c'est un autre profil artistique, qu'il serait intéressant d'étudier. Sauf que le profil artistique, c'est quelque chose qui se fixe à l'âge adulte. Et c'est pourquoi je m'inquiète un peu du fait que Kieron Williamson ait de lui-même envie de se lever à 6 heures du matin pour peindre avant d'aller à l'école. À l'âge de 8 ans, cela ne me paraît pas naturel, surtout si, comme ils le disent, les parents ne le forcent pas à ça. Je me demande ce qu'il cherche dans tant de travail pictural à son âge. Et c'est pourquoi j'ai fait une association d'idées avec la lignée des artistes malheureux. Ce qui ne veut pas dire que, dès que l'on crée, on cache une grande souffrance. Merci de ne pas me comprendre de travers.

Sinon, tu me demandes des démonstrations et des références. J'adore. Ne pouvant pas te citer dans ce commentaire toutes les études psychanalytiques sur l'art et la création publiées depuis les premiers écrits freudiens sur le sujet dans les années 1900 (il me faudrait plusieurs jours de boulot pour te sortir la biblio, car elle est assez longue), je t'encourage amicalement à jeter un oeil à mon essai sur Kierkegaard, écrire ou mourir (PUF, 2007). Non pas parce que c'est le mien mais parce que on ne parle bien que de ce qu'on connaît bien. C'est une étude de cas centrée sur la lecture attentive du journal intime d'un grand créateur, qui rend hommage à ce que la création a fait pour l'aider à tenir debout.

Quand à "l'immense joie de créer" (formulation elle-même empreinte d'une idéalisation inconsciente), je n'ai pas à me plaindre, je te remercie. Contrairement à Kierkegaard, j'ai eu la chance, moi, de rencontrer la psychanalyse.

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