Le design comme « une chose qui pense »

Où l’on s’interroge sur la pertinence du concept de “Design Thinking” *
Stéphane Vial Événement Event

* Supplément au Court traité du design.

Pour une philosophie du design

Le design ne cesse de penser, mais il est incapable de se penser. Il n'a encore jamais produit une théorie de lui-même, comme l'art a pu le faire. (1)

Tels sont les premiers mots du Court traité du design qui sort cette semaine en librairie. Ils pointent du doigt un fait aussi étonnant que paradoxal : il n'y a pas de pensée du design, alors même que le design est au plus haut point une pratique de la pensée. Pas de pensée du design chez les designers, qui reconnaissent eux-mêmes qu'ils ne savent pas (définir) ce qu'ils font. Pas de pensée du design chez les philosophes non plus, trop occupés à la « question de l'art », quand ce n'est pas à « la question de la question de l'art » (sic).

Tenter de penser le design, c'est pourtant une nécessité. Non pas tant parce que le design a déjà largement contribué à façonner la société (de consommation) dans laquelle nous vivons, mais surtout parce qu'il détient quelques unes des clefs de la société (d'innovation) dans laquelle nous allons devoir vivre (2). Le temps est venu de s'entendre sur ce qu'on met dans le mot design et, par conséquent, d'en faire un objet de pensée. Et c'est à la philosophie que revient de faire ce travail, comme elle l'a fait pour l'art (en inventant l'esthétique) ou pour la science (en inventant l'épistémologie). Parce que, comme le dit Georges Canguilhem, « La philosophie est une réflexion pour qui toute matière étrangère est bonne, et nous dirions volontiers pour qui toute bonne matière doit être étrangère » (3). Une manière, pour le design, de s'enrichir d'une sorte de “Thinking outside the box”.

Cela suppose de considérer le design non pas comme une division du champ de l'art ou du champ de l'industrie, mais comme un champ disciplinaire en soi, dont il faut désormais bâtir les fondements épistémologiques. Certes, nous dit-on, le design est difficile à définir et, pour s'épargner l'effort de le faire, on se contente le plus souvent de dire que c'est une “activité complexe”. Cela ne peut plus durer.

Le design comme “une chose qui pense”

Depuis quelques années, une poignée de designers américains qui disent “creuser plus loin que la surface” inscrivent leur travail dans cet effort pour penser le design.  Ce ne sont pas des philosophes, mais des designers aguerris parmi les plus influents au monde. Ils sont emmenés par Tim Brown et œuvrent au sein de l'agence IDEO, “the company that brought us the first Apple Macintosh mouse” (source). Leur approche du design est certes celle d'une agence qui vend ses services à ses clients. Mais leurs idées ne sont pas sans portée théorique et convergent avec celle d'une philosophie du design telle que je la conçois.

Ce qu'ils proposent, c'est précisément de penser le design comme une pensée. Ils appelent cela le “Design Thinking”. L'objet de cet article est de mieux comprendre ce qu'il faut entendre par là et de se demander dans quelle mesure le concept de “Design Thinking” est opératoire ou pertinent pour penser le design. Comment faut-il d'ailleurs le traduire en français ? Design qui pense ? Pensée-design ? Pensée du design ? Pensée à la manière du design ?

Soyons tout à fait clairs. L'expression “Design Thinking” est à entendre comme une abréviation de “Design Thinking Process”. Cela signifie : le processus de pensée propre aux designers. Parler de “Design Thinking", c'est parler du "Thinking like a designer". Ce qu'on suggère par là, c'est que le design est avant tout une pratique de penseur ou une méthode de pensée. Il ressemble à la définition cartésienne du sujet, entendu comme ce qui existe par le fait même qu'il pense (“Je pense, donc je suis”). Comme le moi chez Descartes, le design chez IDEO n'est qu'en tant qu'il pense. Il est donc par excellence “une chose qui pense” (a thing that thinks). Parler de “Design Thinking”, c'est concevoir le design comme une “thinking thing”.

Les principes du “Design Thinking”

Revenons aux termes de Tim Brown et faisons rapidement le chemin avec lui. Pour cela, je me fonderai sur deux de ses conférences, l'une prononcée au MIT en 2006 et l'autre lors de l'édition 2009 de TED.

"FROM DESIGN TO DESIGN THINKING"

Tim nous propose de faire une conversion. Considérer le design comme un "Design Thinking”, c'est renoncer à la “petite vision du design” qu'on a eue jusqu'ici pour voir les choses en plus “grand”. Au XXème siècle, faire du design, c'était faire des produits plus attractifs, plus faciles à utiliser, plus vendables. Les technologies devenant toutes rapidement obsolètes (exemple : le fax), cela n'avait finalement pas beaucoup d'impact. Le design n'était qu'un outil de consommation et ce qu'il produisait était tout au plus amusant ou désirable, mais pas vraiment important. À ce sujet, on pourra d'ailleurs lire le chapitre 3 du Court traité du design, intitulé « Design, crime et marketing : où l'on raconte l’alliance très horrifique du design et du capital », qui abonde dans ce sens.

Parler de “Design Thinking”, pour Tim Brown, c'est moins s'intéresser à l'objet du design qu'à son résultat. Et c'est envisager son résultat comme pouvant avoir un impact beaucoup plus grand. Le design ne consiste plus à faire des lunettes à la mode, ironise-t-il. Il est aujourd'hui quelque chose de plus grand que cela qui s'applique à des problèmes plus importants et d'un nouveau genre comme l'éducation, la santé, la sécurité, etc. Ce que j'appelle quant à moi des problèmes humains, sociaux ou culturels, en tant qu'ils sont présents dans toute démarche de projet en design. Le design s'entend alors, nous dit Brown, comme un "human centered design" ou design centré sur l'humain. Formule un peu démagogique et opportuniste de la part d'une agence de design, mais parfaitement pertinente du point de vue d'une philosophie du design conçue comme philosophie appliquée.

“Human needs is the place to start”

Une telle approche de la finalité du design nécessite de repenser le processus créatif du design tout entier. Là où les Français parleraient de démarche de projet, Tim Brown propose de séquencer le travail du “design thinker” en plusieurs étapes clef. La première consiste à partir des besoins des gens. Il s'agit avant tout de rendre la vie plus facile et plus agréable. Par là, il ne faut pas entendre faire de la bonne ergonomie (“putting the button in the right place”). Il faut entendre culture et contexte. C'est le moment de l'inspiration : il s'agit d'être inspiré par les gens, d'être empathique avec eux, c'est-à-dire se mettre à leur place pour penser comme eux et de leur point de vue (corporel, émotionnel, cognitif, social, culturel).

“learning by making”

La seconde étape est celle de l'expérimentation comme moyen d'engender des idées. Faire du design, ce n'est pas penser pour faire, mais faire pour penser. Une manière de dire que la conception ne vient pas avant la réalisation, mais après. Cela signifie faire de nombreux prototypes avant de proposer une idée sérieuse. Car c'est seulement quand on commence à jeter nos idées dans la matière du monde réel qu'on commence à les comprendre. Et plus vite on expérimente, plus vite vont nos idées. C'est le moment de l'idéation : le prototype renvoie quelque chose que l'on va apprendre de lui et qui va faire naître, bien mieux qu'un concept, une histoire. Le designer doit cesser de proposer des concepts afin de raconter des histoires (storytelling) — ce qu'on appelle aussi, en France, des scénarios d'usage.

“Design is too important to be left to designers”

Le design est trop important pour être laissé aux seules mains des designers. Voilà sans doute la plus belle idée de Tim Brown, qui n'est sans doute pas du goût de tout le monde, si toutefois elle est sincère. L'idée, c'est qu'au terme du processus de design, on ne doit plus seulement trouver la consommation (passive) mais la participation (active). C'est le moment de l'implémentation. Le design doit devenir un système participatif. Parce que c'est quand il est mis dans les mains du plus grand nombre que le design a l'impact le plus grand. Parce que tout le monde doit s'impliquer dans les nouveaux choix que nous avons à faire. Nous vivons aujourd'hui des temps de grand changement et nos solutions existantes deviennent obsolètes. Pour Tim Brown, il incombe au design autant qu'à nous tous de formuler les nouvelles questions auxquelles notre époque doit répondre. À charge pour le design de lui apporter des réponses.

Pour ma part, la question clef que je souhaite poser aux designers, et qui constitue selon moi une vraie problématique d'innovation, c'est celle que je formule dans le dernier chapitre du Court traité du design : lorsqu'on sait que l'Internet consommera bientôt autant d'énergie électrique que toute l'économie des États-Unis, soit trois milliards de kilowatt/heures, qu'est-ce que le numérique peut faire pour l'avenir de la planète ?

Conclusion

Le concept de “Design Thinking” n'est pas un concept philosophique, mais un concept purement mercatique. Comme le souligne Don Norman, sa valeur réside dans le fait qu'il est “un moyen utile de convaincre les gens que les designers font plus que rendre les choses plus jolies” et que le design est bien plus qu'une affaire de style. Mais sur le fond, ce prétendu “nouveau” concept enfonce pas mal de portes ouvertes sur le processus créatif comme si c'étaient autant de découvertes miraculeuses. Comme le dit Don Norman, le “Design Thinking” est un mythe utile, mais c'est un mythe parce que ce qu'on labellise sous ce nom, c'est ce qu'ont toujours fait les créatifs de toutes les disciplines.

En outre, du point de vue de la culture française du design, considérer le design comme ”une chose qui pense” n'a rien de très nouveau. C'est ce qu'on appelle en gaulois la réflexion constitutive de la démarche de projet. Et ce qu'on nous présente comme un “design centré sur l'humain” n'est rien d'autre que le fondement même du design en tant qu'il est par définition centré sur l'usager — une fois admis qu'un usager n'est rien d'autre qu'un humain dans toutes ses dimensions.

Enfin, on peut s'étonner de voir nos amis américains clamer comme une nouveauté qu'un designer doit entreprendre d'être comme un anthropologue ou un psychologue qui enquête sur la manière dont les gens font l'expérience du monde. En France, la démarche de projet en design est depuis longtemps inséparable de la philosophie et des sciences humaines. Parce qu'un projet n'est pas seulement, comme disent nos référentiels de BTS Design, une « démarche conceptuelle de projection (former le dessein) et d’anticipation, fondée sur une méthodologie complexe et évolutive, en réponse à une demande », mais aussi une démarche intellectuelle d’interrogation et de problématisation des enjeux humains, sociaux ou culturels qu'impliquent cette demande. C'est ce que j'appelle le « processus de design » (4).

Reconnaissons tout de même au concept de “Design Thinking” le mérite d'être peut-être le seul concept contemporain de design que les designers ont été capables de produire pour définir et expliquer ce qu'ils font.

Liens

Court traité du design

  • 128 pages
  • 15.00 €
  • ISBN : 978-2-13-058694-4
  • Date de parution : 01/12/2010

Court traité du design

Notes

1. S. VIAL, Court traité du design, PUF, 2010, p. 11.
2. Comme le dit John THACKARA à propos du monde en déclin qui s'annonce du fait de l'épuisement de nos ressources, nous allons devoir “inévitablement nous adapter à une sorte de désordre” (Azimuts, 31, p. 57).
3. G. CANGUILHEM, Le normal et le pathologique (1966), Paris, PUF, Quadrige, 1996, p. 7.
4. S. VIAL, Court traité du design, PUF, 2010, p. 113 et suiv.

Portrait de Pierre-Jean Bernard

Dans la conclusion de votre article, vous affirmez que "Le concept de “Design Thinking” n'est pas un concept philosophique, mais un concept purement mercatique" or à aucun moment, Tim Brown ne parle du "Design thinking" comme est un concept philosophique. Il explique plutôt que "le design thinking" est un outil qu'utilise son agence pour apporter des idées innovantes à un problème posé. Il fait donc la promotion de cet outil ou approche, qu'il considère comme nouvelle, et met en avant la pratique du design chez IDEO. Il remet en question la pratique du design chez "les designers" (ceux qui portent des lunettes noires) qu'ils jugent trop centrés sur le produit en lui-même. 

Portrait de Cerise

Tiens, j'ignorais qu'un tel ouvrage venait de sortir. Le sujet m'intéresse, merci de l'avoir signalé, et pour ce résumé !