Êtes-vous « Mainstream » ?

La nouvelle querelle des anciens et des modernes

Une fois n'est pas coutume, j'ai appuyé hier soir sur le bouton de mon téléviseur. Je suis tombé sur l'émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddeï, sur France 3, consacrée à la culture mondialisée. Frédéric Martel, sociologue et journaliste, y présentait son livre Mainstream, une « enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde », et dont le buzz a largement précédé la sortie. J'ai acheté le livre dès aujourd'hui. Je dois dire que c'est un peu le livre que j'attendais. Un livre courageux et documenté, qui fait enfin le point de manière claire et tranchée sur une réalité qui n'échappe plus à personne et dont nous avons tous l'intuition depuis plusieurs années : la profonde transformation de la notion de Culture et du champ culturel contemporain sous l'effet des « industries créatives » ou « industries de contenus », dans le contexte du capitalisme culturel mondialisé accéléré par la révolution numérique.

Je n'en suis qu'au début de la lecture de l'ouvrage. Mais je perçois d'ores et déjà quelle leçon principale je vais en tirer : la culture classique n'existe plus ou, du moins, n'est plus la seule composante du champ culturel. Désormais, il faut compter avec cette culture de masse industriellement produite que Frédéric Martel propose d'appeler la culture mainstream. Ce terme, d'origine américaine, signifie tout à la fois « grand public, dominant, populaire ». La culture mainstream, c'est la culture de masse, la culture grand public, la culture pour tous, la culture dominante. Celle qui se vend et qui est promue par les plus grands médias. Celle qui tente de plaire à tout le monde mais qui ne plaît pas à tout le monde. Celle que d'aucuns aiment opposer à la prétendue « vraie » culture, censée être plus exigeante, plus profonde, plus élevée, plus européenne, plus classique, plus artistique.

Sauf que tout cela ne tient plus. La culture classique est morte. Non pas au sens où elle ne vivrait plus, bien sûr. Mais au sens où elle n'est plus toute seule. Au sens où il est mort le temps où il n'y avait que la culture classique. Au sens où la culture classique est devenue minoritaire. Ou, si je peux me permettre, au sens où elle est devenue minorstream. Aujourd'hui, la culture, c'est tout autant Victor Hugo que Harry Potter, Molière que Naruto, Citizen Kane que Matrix, Homère que MySpace. La culture a changé de contours. La culture a changé de structure.

Autrefois, la culture, c'était l'ensemble des oeuvres de l'esprit considérées comme créations intellectuelles sans rapport avec la logique marchande et touchant à l'exception du génie. Autrefois, la culture, c'était l'art. Au sens des Beaux-Arts. Au sens des arts du musée. Hegel en avait même fait la liste, arrêtée à six disciplines artistiques : l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la danse, la poésie. À quoi on avait ajouté le Septième Art qu'est le cinéma. Aujourd'hui, c'est encore tout cela, oui. Tout cela et d'autres arts qui se sont plus spécifiquement développés au XXème siècle, comme la photographie. Mais c'est aussi, comme le montre très bien Frédéric Martel, un ensemble beaucoup plus complexe qui comprend :

« l'industrie du cinéma et de la musique, le divertissement télévisé, les médias, mais aussi l'édition, le théâtre commercial, les parcs d'attraction et même les jeux vidéo et les mangas » (p. 13).

Oui, il a raison. La culture, aujourd'hui, c'est tout cela. Et aussi l'Internet, dont Frédéric Martel ne parle pas assez, il me semble. Et si vous ne l'avez pas encore compris, c'est que vous n'avez pas ouvert les yeux. Et si vous ne voulez pas l'accepter, c'est que vous ne voulez pas voir la nouvelle modernité qui est en train de se construire sans vous. Et si vous n'en voulez pas, c'est que vous êtes conservateur et passéiste. C'est que vous faites partie des Anciens dans ce qui se présente comme une nouvelle Querelle des Anciens et des Modernes.

Bien sûr, vous pouvez toujours vous retrancher derrière l'argument anti-commercial qui consiste à dire que la vraie culture ne cherche pas à vendre et à se vendre, qu'elle n'a pas de logique de profit comme un vulgaire produit industriel et qu'il est odieux de faire de la culture, ô mon dieu, une simple marchandise. Un tel argument, selon moi, sert surtout à s'accrocher narcissiquement à un idéal de la culture qui, de toutes façons, n'existe plus. Mais surtout, un tel argument est une manière habile de rester aveugle face au fait que la culture classique est elle-même tout ce qu'il y a de plus mainstream. Si Victor Hugo et Beethoven sont universels, comme on aime à le penser des « vrais » artistes, c'est précisément parce qu'ils sont connus de tous, c'est-à-dire mainstream, tout comme Michael Jackson et J.K. Rowling ! Il n'y a rien de plus mainstream que les Classiques ! La culture a toujours été mainstream. À l'heure de la mondialisation, elle ne fait que se donner de nouveaux moyens eux aussi mondialisés, grâce à la force de frappe de l'industrie. Et ces moyens consistent à lui faire toucher concrètement le plus de monde possible. Il n'y a rien de moins choquant que cela : un CD de musique classique, ça s'achète aussi ! un roman de Victor Hugo, ça s'achète aussi ! et une oeuvre d'art contemporain, ça s'achète aussi (très cher) ! Et si tout ça peut maintenant s'acheter massivement, et bien c'est très bien. Gran Torino, de Clint Eastwood, c'est tout autant de l'art que du mainstream !

Quel auteur ne rêve pas d'être mainstream ? Quel artiste ne rêve pas d'être lu, écouté, vu dans le monde entier par le plus grand nombre ? Le Mainstream, c'est la force de l'industrie au service de la fin de l'art : toucher tout le monde. C'est pourquoi les plus grands artistes, les stars de l'art contemporain par exemple, sont mainstream eux aussi, tout autant que la Star Ac, et c'est fort bien. D'ailleurs, pour ne rien vous cacher, moi aussi j'aimerais que mon dernier livre soit mainstream. J'aimerais bien qu'il soit disponible sur iPad via iBooks, diffusé au format numérique sur la terre entière, et en tête des ventes pendant 3 mois. Être mainstream, ce n'est pas être contraire à la vraie culture. C'est donner à la culture un canal de diffusion mondial. Si l'art est universel, comme on aime à le dire dans un langage classique, alors pourquoi ne serait-il pas mainstream, c'est-à-dire mondial, c'est-à-dire universel ?

Le mainstream, pour moi, ce n'est pas un type de contenu (populaire, médiatique, médiocre) ; c'est un moyen de diffuser du contenu (universel, massif, global). C'est une chance offerte à la culture, non pas tant de plaire à tout le monde, mais de simplement toucher tout le monde. À nous de faire de belles oeuvres mainstream. Cela s'appelle aussi avoir du succès.

Portrait de Anonyme
Vous fûtes drôlatique. Vous me voyez fort heureux que vous souhaitiez rester dans votre petite baignoire à vous, avec vos petits canards en plastique: vous ne m'éclabousserez pas.
Portrait de Stéphane Vial

DuckieEn matière d'éclaboussures, il faut toutefois rester prudent. Il est des petits canards en plastique très mainstream de nos jours qui sont un brin facétieux et qui ont toute leur place dans ma baignoire d'homme moderne. Je pense bien entendu à notre ami à tous, I Rub My Duckie, dont je vous joins un petit portrait.

Portrait de Manuel Boutet
"Ne vous fiez pas à son air innocent..." semble même être un "mème" associé aux petits oiseaux jaunes, canards et autres poussins. Un "mème" désigne un trait culturel récurrent dispersé un peu partout, autre exemple de celui-ci: http://www.ankama-shop.com/fr/h4-goodies/64-familiers-amakna-tofu
Portrait de Jean-no
Je suis curieux de lire ce livre dont un collaborateur de l'auteur m'a fait parvenir la conclusion et qui me semble avant tout bien documenté. J'aimerais cependant bien comprendre ce qui est neuf : le "mainstream" découle naturellement des technologies de diffusion culturelle de masse... D'ailleurs si Avatar rapporte plus d'argent que Autant en emporte le vent, il ne faut pas oublier que c'est dû au prix des places, car en termes d'affluence, le succès des films actuels reste bien faible comparé à celui des "blockbusters" des années 1930-1950. Le problème pour moi est surtout la quasi disparition de la culture populaire à l'ancienne, qui n'était pas seulement destinée au peuple mais qui était sa propriété, son fait : on n'a pas toujours eu besoin d'Universal ou de Sony pour chanter, danser ou se raconter des histoires.
Portrait de Anonyme

Bonjour,

Je ne comprends pas votre position. Vous allez jusqu'à réagir violemment contre l'existence et la publication même de la ''fable' de M. Onfray.

Je crois pour ma part que la psychanalyse dans son essence n'est absolument pas remise en cause par le travail de M. Onfray ou d'autres psychologues TCC.

Au contraire, ils ne font que relever des manques ou des points aveugles bien connus de tout à chacun (pour ne pas dire points d'aveuglement) sans apporter quelques contributions significatives aux questions essentielles soulevées par la psychanalyse et par l'apport des psychanalystes.

De fait, tous ces travaux peuvent aussi être vus comme salutaires pour la psychanalyse car cela permet de revenir à la part subversive et radicale de la psychanalyse à laquelle psychanystes et  psychanalysants 'feignent' parfois de ne pas 'résister' .

Entendre et écouter dans la société et la culture cette radicalité insoutenable (relevée en autre par la psychanalyse: Freud et d'autres)  jusque dans nos propres existences ne devrait pas vous effrayer à ce point.

Je suis très étonné...

Amicalement,

GR