Manifeste pour l’enseignement philosophique en arts appliqués

Des arts appliqués à la philosophie appliquée

Il existe une spécificité de l’enseignement philosophique en arts appliqués qu’il convient de défendre et protéger, issue de la rencontre interdisciplinaire et créatrice entre arts appliqués et philosophie, dont la richesse est régulièrement soulignée par les étudiants et enseignants d’arts appliqués eux-mêmes.

Cette spécificité consiste tout d’abord à renoncer à la « philosophie académique » marquée par les grandes problématiques métaphysiques de la tradition, qui n’ont généralement pas leur place dans les questionnements de projet, ainsi qu’il ressort avec évidence de l’expérience pédagogique de chacun. Cela implique de détourner les étudiants de la tentation consistant à « plaquer » des problématiques ou des notions toutes faites d’histoire de la philosophie sur leur projet, lequel est toujours original et singulier et appelle des notions et des problématiques propres, qu’il faut construire au cas par cas. Mais cela signifie qu’il faut nous détourner nous-mêmes, professeurs de philosophie, de la tentation qui consisterait à exiger des candidats, dans leurs travaux écrits comme dans leurs prestations orales, des connaissances d’histoire de la philosophie ou une maîtrise des grands textes classiques, qu’ils ne sont pas tenus de connaître et que nous n’avons pas à attendre d’eux. Nos exigences sont ailleurs et sont cependant proprement philosophiques.

C’est pourquoi il est bon de rappeler que ce n’est pas au titre de l’enseignement général que la philosophie existe (ou devrait exister) dans les filières d’arts appliqués (BTS Design, DSAA, etc.). C’est au titre du projet de design. Dans cette perspective, la philosophie n’est pas à elle-même sa propre fin. Son être est un être-pour-le-projet et on peut dire en ce sens qu’elle est une philosophie asservie, c’est-à-dire au service des projets. De cela, elle n’a pas à rougir ou avoir honte mais doit au contraire être fière. Car on peut dire ici de la philosophie au service des arts appliqués ce que Victor Hugo disait de l’art au service du progrès : il n’y a pas à trembler de voir ses bras se terminer en mains de servante, son idéal ne va pas gauchir dans trop de contact avec la réalité, et elle ne perdra rien de son âme si elle descend jusqu’à l’humanité. C’est tout le contraire.

En effet, la philosophie en arts appliqués consiste, en s’ouvrant à toutes les disciplines et à tous les auteurs des sciences humaines qui peuvent l’aider dans cette tâche, à élaborer et problématiser l’enjeu fondamental, la raison d’être, le sens même d’un projet. Par là, il faut entendre tout ce qui ne constitue pas un enjeu purement formel, technique ou juridique, mais plutôt un enjeu humain, social ou culturel, dans ce qu’il a de fondateur et directeur pour la démarche de projet elle-même.

Un tel travail nécessite des compétences proprement philosophiques comme la capacité à problématiser (parce qu’un projet est toujours une réponse à un problème), l’analyse de notions (parce qu’un projet s’énonce avec des concepts), la cohérence théorique (parce qu’un parti-pris s’étaye sur des idées organisées entre elles). Il s’agit pour l’étudiant de formuler explicitement dans l’ordre du discours la théorie que son projet défend implicitement dans l’ordre des formes. Par exemple, un projet de réhabilitation du hall d’entrée d’un hôpital est, dans l’ordre des formes, une théorie de la santé et de la médecine : il appartient au travail philosophique de faire apparaître cette théorie dans l’ordre du discours, de la problématiser, la définir, la construire. C’est cela, le travail philosophique d’un projet et, en tant que tel, un tel travail est fondamentalement constitutif de toute démarche de projet. C’est ce que les bons architectes ou designers ont compris depuis longtemps, eux qui sollicitent régulièrement la collaboration de philosophes et d’experts en sciences humaines dans les phases de conception. Et c’est aussi pourquoi on privilégiera le recours aux sciences humaines plus qu’à la tradition métaphysique pour penser l’enjeu humain des projets, car c’est bien souvent dans les sciences de l’homme et les essais des penseurs contemporains, toutes disciplines confondues, que les étudiants trouveront la matière intellectuelle la plus féconde pour ce travail.

Ainsi point de « philosophie pure » en arts appliqués, mais simplement de la « philosophie appliquée », qui est en même temps une « philosophie impliquée », au sens où elle provient toujours de la logique interne du projet lui-même. De la philosophie au service des projets, qui est une forme pédagogique de ce que j’ai appelé la « réduplication philosophique » ou philosophie réduplicative.