La philosophie appliquée, un nouveau modèle de recherche
J’ai déjà parlé, sur ce blog, de la notion de
« philosophie appliquée » et je l’ai fait principalement jusqu’ici d’un
point de vue pédagogique, tout en l’inscrivant dans l’intuition fondatrice qui est à l’origine même de ce blog et qui repose sur la notion de réduplication.
Je voudrais maintenant dans ce billet brosser rapidement les contours
de ce que j’entends par « philosophie appliquée » entendue cette fois
comme nouveau modèle de recherche en philosophie.
La philosophie appliquée telle que je la conçois est une manière de travailler sur des objets de recherche ayant un minimum de « positivité » ou « consistance de réalité » et qui, pour cette raison même, se trouvent habituellement être des objets de recherche des sciences humaines et sociales. Par « appliquée », j’entends donc de manière générale une philosophie de l’homme et de la société (PHS), comme on parle de sciences de l’homme et de la société (SHS), et je désigne un vaste champ d’investigation qui est celui de la culture humaine en général. On peut rapprocher cela du projet de Cassirer de fonder une « philosophie critique de la culture », à condition de se débarrasser de la référence au criticisme kantien, dont nous n'avons pas besoin.
De ce point de vue, on peut dire que l’ambition de la philosophie appliquée est d’élucider les faits de culture. Mais il ne s’agit pas seulement de produire de nouvelles connaissances sur les faits de culture : il s’agit de produire des connaissances qui vont être utiles, qui vont apporter dans leur champ propre des réponses aux interrogations sociales ou des solutions aux questions pratiques. En cela, la philosophie appliquée comme je la vois ne saurait être désintéressée, et reconnaît comme sienne cette formule de Descartes : « c’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne ».
Cependant, une telle caractérisation n’est pas suffisante. Il faut encore dire ce qu’il y a de « philosophique » dans une approche de « philosophie appliquée » et justifier sa légitimité en termes de résultats scientifiques, c’est-à-dire montrer ce qu’elle peut apporter de différent de ce que peuvent apporter de leur côté, sur les mêmes objets, les recherches en sciences humaines et sociales.
Le premier point de différenciation se situe à mon sens dans le fait que les recherches en sciences humaines et sociales, par exemple les approches sociologique ou psychologique, sont toujours très particulières, c’est-à-dire fractionnées et circonscrites, du fait qu’elles sont restreintes à un « terrain » d’observation limité. Or, par « philosophie », j’entends une méthode d’analyse et d’élaboration conceptuelle qui consiste à se dégager de la multitude des approches particulières pour tenter de construire une théorie générale et unifiée d’un phénomène ou d’une classe homogène de phénomènes, quand bien même cette théorie générale serait nourrie des études particulières de terrain issues des sciences humaines et sociales. À ce titre, le but principal d’une recherche en philosophie appliquée n’est pas de décrire et d’objectiver des phénomènes en les faisant apparaître à partir d’une méthodologie d’observation de terrain. Le but principal d’une recherche en philosophie appliquée, c’est d’apporter un éclairage théorique qui permette de rendre plus visibles et plus lisibles des logiques générales à l’œuvre dans tel ou tel champ de la réalité culturelle, logiques qui se situent en-deçà des processus particuliers observables sur chaque terrain particulier mais également au-delà du découpage institutionnel des disciplines scientifiques et des secteurs de recherche. La mise au jour de ces logiques générales au sein des faits de culture constitue le propre du travail de recherche en philosophie appliquée et contribue ainsi à une meilleure compréhension des phénomènes culturels. Ce qui implique le principe épistémologique suivant : l’élucidation des faits de civilisation n’est pas épuisée par le seul travail de recherche en sciences humaines et sociales.
Le second point de différenciation réside selon moi dans le fait que le discours théorique de la philosophie est plus libre que le discours théorique des sciences humaines, en ceci qu’il n’est pas subordonné à un paradigme théorique de référence, voire à une école de pensée. Conformément à la tradition des philosophes, le chercheur en philosophie crée les concepts dont il a besoin dans le champ d’investigation qu’il s’est fixé, et ce, sans subordination à un langage ou un modèle scientifique imposé. Bien au contraire, si cela est nécessaire à son projet scientifique, il peut même opérer des synthèses ou des croisements théoriques originaux et inattendus entre des paradigmes théoriques issus de disciplines scientifiques très différentes et peu habituées à cohabiter dans un même ensemble conceptuel. Cette capacité à s’immiscer dans les autres savoirs puis à s’élever pour ainsi dire au-dessus d’eux dans une synthèse théorique générale est tout à fait emblématique du travail philosophique.
Pendant des décennies, les sciences humaines et sociales ont tiré les bénéfices de la tradition et de la recherche philosophiques, en allant jusqu’à recruter leurs meilleurs savants chez les philosophes eux-mêmes (Claude Lévi-Strauss, Pierre Bourdieu, Jean-Pierre Vernant, Jean Laplanche ou Jean-Bertrand Pontalis, et tant d’autres éminents représentants des sciences humaines et sociales sont de formation philosophique). Aujourd’hui, il est temps pour la philosophie de tirer les bénéfices de la recherche en sciences humaines et sociales et de se donner une nouvelle ambition : proposer de nouveaux modèles et de nouvelles méthodes pour penser les faits de culture et répondre aux interrogations sociales, dans une perspective différente mais complémentaire de celle des sciences humaines et sociales.
Telle est et doit être la philosophie appliquée comme nouveau modèle de recherche. Par « appliquée », il ne faut entendre ni que son objectif serait de servir les intérêts d’une marque ou d’une industrie (comme lorsqu’on parle de recherche appliquée à l’industrie), ni qu’elle se donne les mêmes objectifs que les sciences humaines et sociales au sens où elle s’appliquerait aux mêmes objets. Son objectif est simplement de contribuer à mieux comprendre ce que c’est que d’être un homme dans la société des hommes.
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