Le pouvoir de Naruto
Un billet
bien intéressant de mon camarade Yann Leroux sur le plus célèbre des héros manga du moment
m’amène à transformer en un court article le long commentaire que j’ai
déposé sur son blog, au sujet du pouvoir de Naruto. On nous présente en
effet Naruto, dans la série manga, comme le détenteur malgré lui du
terrible pouvoir du démon renard à neuf queues. Et c’est vrai qu’il est
terrible ce pouvoir, comme le jour où, pour la première fois, on en
découvre vraiment l’étendue, je veux bien sûr parler du jour où a lieu
le combat entre l’équipe de Yamato et Oroshimaru, sur le Pont du Ciel et
de la Terre.
Pourtant, on est en droit de se demander si l’intelligence de cette série, dont j’ai déjà parlé, n’est pas justement de nous en mettre plein la vue avec le pouvoir du démon renard et de nous faire oublier le véritable pouvoir de Naruto, celui qu’il possède en propre et qui gouverne tout le scénario et qui constitue peut-être le coeur du message de la série, à savoir : Naruto est un soignant.
D’ailleurs, cela est clairement dit dans la série. Kakashi, un jour, l’aborde en ces termes : Naruto a la capacité hors norme de sympathiser avec toutes les personnes qu’il rencontre, et notamment avec ses ennemis. C’est ce qui se passe par exemple dès les tout premiers temps de l’histoire, par exemple avec Sasuke et Haku. Plus tard, ce pouvoir est présenté dans la série comme un pouvoir politique ou diplomatique : en ramenant Gaara à la vie au sacrifice de la sienne, grand-mère Chio voit en Naruto, l’hôte du démon à neuf queues de Konoha qui veut à tout prix secourir l’hôte du démon à une queue de Suna, le talent de faire alliance et amitié avec le frère ennemi — ce qu’elle n’a précisément jamais su faire elle-même.
Mais, à travers cette empathie bienveillante, qui va de l’amitié individuelle à l’amitié politique, c’est un tout autre pouvoir que Naruto, à un niveau bien plus profond, exerce sur les autres : le pouvoir de les transformer en les aidant à sortir de leurs souffrances, comme par exemple avec Neji, Gaara ou Tsunade elle-même. Et c’est là toute la force et la modernité de ce manga, dont le message pas si caché que cela est d’une grande et édifiante humanité. Voilà en effet un héros bien inhabituel, celui qui se caractérise par le pouvoir d’apaiser les souffrances des autres. Car c’est bien cela que fait Naruto : il apaise Neji de la souffrance liée à sa filiation paternelle et à sa conception innéiste du talent ; il soigne Tsunade de sa passion morbide pour les jeux d’argent et de son exil loin de Konoha où elle a perdu tous ceux qu’elle aimait en lui faisant épouser son destin de Hokage ; et bien entendu, il soigne Gaara de sa haine et de sa dépression solipsiste.
Et c’est précisément parce qu’il a le pouvoir de soigner les autres que Naruto est en effet un résilient. Non seulement il surmonte le pire — l’ostracisme, la solitude, l’abandon, la dépression –, non seulement il s’en sort en se faisant des amis et des parents de substitution (comme le bon Iruka), mais il a le culot d’aider les autres à s’en sortir mieux qu’ils n’y parviennent eux-mêmes. C’est pourquoi je pense que, tout à l’opposé de Naruto, Gaara n’est pas un résilient. Être résilient, il me semble, c’est trouver en soi-même les ressources psychique nécessaires pour dépasser le traumatisme. Or, Gaara, tout seul, n’arrive à rien. Sans Naruto, son thérapeute, il ne s’en sort pas et sombre dans la folie, symbolisée par la possession de Shukaku. Gaara, ce n’est pas un résilient, c’est un patient de Naruto !
Ainsi, si le véritable pouvoir de Naruto, c’est de soigner les autres, le fascinant pouvoir du démon renard, lui, n’est qu’un prétexte narratif. Mais il joue cependant un rôle important dans cette narration même car il apparaît un peu comme l’inconscient de Naruto, un inconscient porteur des secrets de son histoire, et qui agit comme un réservoir pulsionnel infini et tout puissant dont il doit garder le contrôle. Admirable leçon de vie. Parce que c’est en restant maître de lui-même, et en faisant ainsi un effort de sagesse, que Naruto peut espérer faire son oeuvre véritable : protéger les personnes qui lui sont chères. Y a-t-il autre chose pour laquelle vous seriez prêt à vous battre ? On ne se bat que pour ceux que l’on aime. C’est pourquoi le monde des Ninja et la guerre des démons n’est qu’un prétexte narratif dont le message est simple et vieux comme le monde : il n’y a rien de mieux à faire dans cette vie qu’aimer quelqu’un. Et cette série fait comprendre cela à n’importe qui mieux que n’importe quoi.
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