13 5 / 2012

Suite à une conversation récente avec Sylvie Daumal, Benjamin Servet et Grandin Donovan (UX Paris), j’ai décidé de publier ci-dessous le chapitre 9, inédit en français, de la version suédoise de mon Court traité du design. Ce chapitre 9 n’est jamais que la ré-écriture, plus harmonieuse et plus synthétique, d’un vieux billet de ce blog, mais il me semble majeur aujourd’hui pour tenter de construire un pont entre deux cultures du design, la française et l’américaine.

Depuis quelques années, une poignée d’anglo-saxons qui disent « creuser plus loin que la surface » inscrivent leur travail dans un effort pour repenser le design qui n’est pas sans faire écho à celui de ce livre. Ils ne sont pas philosophes mais designers, et sont emmenés par Tim Brown, de la célèbre agence IDEO. Leur approche est d’abord celle d’une agence qui vend des services à ses clients, on ne saurait l’ignorer, mais leurs idées ne sont pas sans portée théorique pour la discipline du design tout entière et pourraient bien converger avec les principes d’une philosophie du design telle que je la conçois. Il semble en tout cas qu’elles influencent les écoles de design du monde entier puisque ces dernières sont de plus en plus nombreuses à proposer un enseignement dit de « design thinking ». Mais que faut-il entendre par là ?

Parler de « design thinking », c’est tenter précisément de penser le design comme une pensée. L’expression « design thinking » est à entendre comme une abréviation de « design thinking process », qui signifie : le processus de pensée propre au design. Ce qu’on suggère par là, c’est que le design est avant tout une pratique de penseur ou une méthode de pensée, ce en quoi il est proche de l’activité philosophique. En ce sens, on peut dire que le design ressemble à la définition cartésienne du sujet, entendu comme ce qui existe par le fait même qu’il pense. « Je pense, donc je suis » devient « Je pense, donc je suis designer ». Comme le moi chez Descartes, le design n’existe alors qu’en tant qu’il est pensant. Il est donc par excellence « une chose qui pense » (a thing that thinks) ou une chose pensante (a thinking thing).

Mais de quelle pensée s’agit-il ? Comment pense un designer ? Comment définir ce processus de pensée propre au design ? Pour Tim Brown, principal artisan de la notion de « design thinking » depuis le milieu des années 2000 (1), cela tient en trois étapes essentielles qu’il est possible de définir séparément, même si, dans la réalité, elles sont à cheval l’une sur l’autre (2).

La première étape consiste dans l’observation des besoins des gens (« human needs is the place to start »). Il s’agit avant tout de rendre la vie plus facile et plus agréable. Par là, il ne faut pas entendre faire de la bonne ergonomie (« placer le bouton au bon endroit »). Il faut entendre culture et contexte. C’est le moment de l’inspiration : le designer est d’abord celui qui se laisse inspirer par les gens, qui s’efforce d’être en empathie avec eux, qui se met à leur place pour tenter de penser comme eux et de percevoir le monde de leur point de vue (corporel, émotionnel, cognitif, social, culturel).

La seconde étape est celle de l’expérimentation comme moyen d’engendrer des idées (« learning by making »). Contrairement à ce que l’on a l’habitude de croire, dans le processus créatif, la conception ne vient jamais avant la réalisation, mais toujours après. Faire du design, ce n’est pas penser pour faire, mais faire pour penser. Le philosophe Alain le disait déjà, en 1920, à propos de l’artiste : « l’idée lui vient à mesure qu’il fait ; il serait même rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître » (3). Pour le designer, cela signifie faire de nombreux prototypes avant de croire proposer une idée. C’est le moment de l’idéation : le prototype renvoie quelque chose que l’on va apprendre de lui et qui va faire naître une idée. Et plus le designer expérimentera, plus il aura des idées.

Enfin, vient la troisième étape, celle de la mise en œuvre. Le design est trop important pour être laissé aux seules mains des designers, déclare Tim Brown. Au terme du processus de design, on ne doit plus seulement trouver la consommation (passive) mais la participation (active). C’est le moment de l’implémentation. Le design doit devenir un système participatif. Parce que c’est quand il est mis dans les mains du plus grand nombre que le design a l’impact le plus grand. Parce que tout le monde doit s’impliquer dans les nouveaux choix que nous avons à faire. Ainsi, il incombe autant au design qu’à chacun d’entre nous de formuler les nouvelles questions auxquelles les designers doivent apporter des réponses.

Et pour cause : nous vivons aujourd’hui des temps de grand changement et nos solutions existantes deviennent obsolètes . D’où la nécessité pour le design de changer de paradigme, et de passer du modèle de la consommation à celui de l’innovation. Pour les designers, cela correspond précisément à une conversion méthodologique : passer du « design » au « design thinking ».

Cela veut dire s’intéresser moins à l’objet qu’à son impact, ce que j’ai appelé quant à moi son « effet » . Cela veut dire oublier « la petite vision du design » du XXe siècle, principalement occupé à concevoir des produits plus attractifs et plus vendables n’ayant sur le monde que de petits effets sans importance, pour embrasser une vision plus ambitieuse du design au XXIe siècle, en voyant « plus grand », c’est-à-dire en s’attaquant à des problèmes comme l’éducation, la santé, la sécurité ou l’eau, dont l’impact social est bien supérieur. C’est ce que j’appelle quant à moi des problèmes humains, sociaux ou culturels, en tant qu’ils sont présents dans toute démarche de projet en design.

Les designers du XXe siècle formaient, nous dit Tim Brown, « un clergé de gens en col roulé noir avec des lunettes de designer qui travaillent sur des petites choses » centrées sur l’esthétique, l’image et la mode. Les designers du XXIe siècle doivent devenir des penseurs de systèmes qui réinventent le monde. Pour qu’advienne enfin un « design centré sur l’homme » (human centered design).

Formule un peu démagogique et complaisante de la part d’un directeur d’agence, mais légitime et intéressante pour un philosophe du design. En effet, on peut critiquer le concept de « design thinking » en soulignant qu’il n’est pas un concept philosophique, mais un concept d’orientation mercatique. Après tout, ce n’est qu’un bon slogan stratégique qui enfonce pas mal de portes ouvertes sur le processus créatif comme si c’étaient autant de découvertes miraculeuses. C’est ce que soutient en substance Don Norman (4), pour qui le « design thinking » est un mythe utile, mais avant tout un mythe parce que ce qu’on légitime sous ce nom, c’est ce qu’ont toujours fait les créatifs de toutes les disciplines ; s’il a de la valeur, c’est uniquement dans le fait qu’il est « un moyen utile de convaincre les gens que les designers font plus que rendre les choses plus jolies » et que le design est bien plus qu’une affaire de style.

En outre, du point de vue de la culture française, considérer le design comme « une chose qui pense » n’a rien de très nouveau. C’est ce qu’on appelle en France la réflexion constitutive de la démarche de projet, inséparable de la philosophie et des sciences humaines. Et ce qu’on nous présente comme un « design centré sur l’homme » n’est rien d’autre que le fondement même du design tel que nous l’avons toujours conçu au pays de Descartes.

Toutefois, le concept de « design thinking » a le mérite d’être le seul concept de design que les designers contemporains ont été capables de produire pour définir et théoriser ce qu’ils font. Quand le design tente de se penser lui-même, il rejoint le geste philosophique. Et cela doit être salué. Car il ne sera pas possible de construire une philosophie du design sans les designers.

Notes

1. Tim BROWN, « Design Thinking », Harvard Business Review, juin 2008, p. 84 et suiv.

2. Je me fonde sur deux conférences de Tim BROWN : l’une prononcée au MIT en mars 2006 (« Innovation through design thinking », [En ligne]. URL : http://mitworld.mit.edu/video/357) ; et l’autre lors de l’édition 2009 de TED (« Tim BROWN urges designers to think big », [En ligne]. URL : http://www.ted.com/talks/tim_brown_urges_designers_to_think_big.html).

3. ALAIN, Le système des Beaux-Arts (1920), I, 7.

4. Don NORMAN, « Design Thinking : A Usefull Myth », [En ligne]. URL : http://www.core77.com/blog/columns/design_thinking_a_useful_myth_16790.asp