17 7 / 2012

 

Dans sa Petite histoire de la photographie, publiée en 1931 dans un magazine culturel, l’auteur de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique étudie « l’expansion et le déclin de la photographie ».

Il s’agit de questionner « dans toute sa pesante balourdise le concept trivial d’art auquel toute considération technique est étrangère et qui sent venir sa fin avec l’apparition provocante de la nouvelle technique », ce « concept fétichiste et fondamentalement antitechnique ».

Dès lors, en analysant quelques photographies remarquables, Benjamin note, comme nous le notons aujourd’hui à propos des technologies numériques, que « la photographie nous confronte à quelque chose de nouveau et de singulier » : sa capacité à représenter « la plus petite étincelle de hasard, d’ici et maintenant, grâce à quoi la réalité a pour ainsi dire brûlé de part en part le caractère d’image », ou encore « l’endroit invisible où, dans l’apparence de cette minute depuis longtemps écoulée, niche aujourd’hui encore l’avenir, et si éloquemment que, regardant en arrière, nous pouvons le découvrir ». Dès lors, note Benjamin, il se joue quelque chose dans l’appareil du photographe : « la nature qui parle à l’appareil est autre que celle qui parle à l’oeil ».

Benjamin raconte ensuite comment « la photographie [a pris] le relais de la peinture », comment « la plupart des innombrables miniaturistes embrassèrent la profession de photographe », comment « le technicien dit adieu au peintre ». Très vite, on fait de la photographie avec des accessoires un peu ridicules, colonnes, tapis, draperies, palmiers, tapisseries qui nous éloignent de la beauté des anciennes photographies, sur lesquelles les personnages avaient une « aura ».

Ainsi, « ce qui demeure décisif en photographie, c’est toujours la relation du photographe à sa technique », cette relation est mécanique comme chez le pianiste qui frappe une touche pour faire retentir la note, tandis que le violoniste, comme le peintre, doit la chercher et la trouver pour ainsi dire à la main.

La première définition du concept d’aura est alors donnée : 

« Qu’est-ce au fond que l’aura ? Un singulier entrelacs d’espace et de temps : unique apparition d’un lointain, aussi proche soit-il. Reposant par un jour d’été, à midi, suivre une chaîne de montagnes à l’horizon, ou une branche qui jette son ombre sur le spectateur, jusqu’à ce que l’instant ou l’heure ait part à leur apparition ­ c’est respirer l’aura de ces montagnes, de cette branche. »

Ainsi, « avec l’apprentissage des techniques de reproduction, s’est modifiée la perception des grandes oeuvres. On ne les perçoit plus comme la création d’un individu : elles sont devenues des productions collectives, si puissantes que pour les assimiler, il faut d’abord les rapetisser. En fin de compte, les procédés de reproduction sont des techniques de réduction qui confèrent un certain degré de maîtrise à des oeuvres qui, sans cela, deviendraient inutilisables »

Notons tout de même que le prétendu déclin de la photographie analysé ici par Benjamin par référence aux années 1920 est tout ce qu’il y a de plus provisoire et très marqué par une forme d’idéalisation rétrospective pour « les premières photographiques, si belles et inapprochables ».

Dans L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, il affirme en effet encore plus clairement : « Dans l’expression fugitive d’un visage d’homme, sur les anciennes photographies, l’aura nous fait signe, une dernière fois. C’est ce qui fait leur incomparable beauté, pleine de mélancolie. » (Allia, p. 31)

Il faudrait aujourd’hui pousser l’analyse jusqu’à l’iPhone et Instagram. On peut se demander en effet si Instagram n’est pas le dernier état de développement de la technique (ou l’art ?) photographique, le plus abouti et le plus phénoménal : loin d’une prétendue mode des fausses photos vintage, les clichés artialisés d’Instagram sont peut-être, j’en fais une hypothèse à travailler, une manière de retrouver “l’aura”. Voyez ci-dessus, mes deux derniers clichés sur Instagram.

Sources

Walter BENJAMIN, « Petite histoire de la photographie » (1931), Études photographiques, n°1/novembre 1996, [En ligne], URL : http://etudesphotographiques.revues.org/index99.html.