06 12 / 2012

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Aujourd’hui, sur Écrans, un site de Libération.fr, Serge Tisseron publie une tribune intitulée “Le droit à l’oubli sur Internet : une idée dangereuse”. J’aime beaucoup le travail de Serge Tisseron, qui a été pour moi comme pour toute une génération de jeunes chercheurs sur le numérique une source riche d’enseignements.

Néanmoins, je crois que, dans cet article, Serge Tisseron se trompe. Ce qui me dérange, ce n’est pas tant la thèse (troublante) de l’article selon laquelle il ne serait pas nécessaire de pouvoir effacer des données sur Internet (d’ailleurs, c’est parfaitement possible, et ce, depuis les origines du Web), mais plutôt les arguments qui sont employés pour soutenir cette thèse, et qui me semblent s’inscrire dans une vision-conception du numérique ancrée dans le modèle aujourd’hui dépassé du “virtuel”.

Voici le passage qui pose problème dans ce que dit Serge Tisseron : 

Du coup, il faut élever les enfants avec l’idée que le monde de la vie et celui d’Internet sont deux espaces totalement différents : l’un est organisé autour du corps vécu et du moment présent, l’autre autour des images et des traces. En fait, Internet est même un troisième monde : ni vraiment celui du sommeil pendant lequel nos rêves nous échappent et ne sont connus que de nous-mêmes ; ni celui de la veille dans lequel notre corps est engagé au cours de relations dont chacun garde le souvenir au même titre que moi. Internet est un troisième monde dans lequel je peux mettre en scène mes rêves, mais d’une façon qui implique les autres. C’est en quelque sorte une manière de rêver à visage découvert ou, si on préfère, à esprit ouvert. 

L’idée de deux mondes séparés est une erreur. Plus le temps passe, plus nous vivons exactement le contraire, au sens où nous faisons l’expérience de deux mondes profondément intriqués l’un dans l’autre. Nous autres designers interactifs, qui faisons le numérique au quotidien et vivons au contact rapproché de la “matière calculée”, nous le savons plus que quiconque (voir par exemple le travail innovant d’Etienne Mineur aux Éditions Volumiques). Aussi, j’adhère encore moins à l’idée d’un “troisième monde”, particulièrement trompeuse, et à mon avis très peu efficace sur le plan éducatif.

Et puis Serge Tisseron semble penser que le corps n’est pas engagé dans l’expérience numérique. C’est faux, il est engagé, mais au sein d’une expérience du monde que j’appelle pour ma part une expérience à “aura phénoménologique” faible. J’ai développé ce concept dans ma récente thèse de doctorat en philosophie intitulée La structure de la révolution numérique et centrée sur une approche épistémo-phénoménologique des technologies numériques.

En outre, quand Serge Tisseron affirme que "les jeunes risquent de finir par croire qu’ils peuvent les effacer [les données personnelles indésirables] pareillement dans leur propre esprit, voire dans leur vie”, il se trompe encore en sous-estimant (lui qui paradoxalement n’oublie jamais de rappeler, à juste titre, les ressources intellectuelles importantes des enfants) la capacité de chaque nouvelle génération à assimiler ce que j’appelle une nouvelle “ontophanie technique”. Je ne crois pas du tout qu’un adolescent confond le monde de son propre esprit avec le monde de l’Internet.

En bon disciple de Serge Tisseron, je pense qu’il a toutes les ressources pour faire la différence entre la vie psychique et la vie numérique. Tout comme il fait la différence entre la vie psychique et la vie téléphonique, la vie psychique et la vie photographique, la vie psychique et la vie télévisuelle, ou encore entre la violence imaginaire des jeux vidéo et la violence réelle (n’en déplaise à Claire Gallois)…

Bien que je sois l’un des rares philosophes entièrement acquis à la conception psychanalytique de l’humain, les psychanalystes me semblent de plus en plus être les derniers à croire encore à la notion de “virtuel”. Celle-ci est datée d’une époque où nous avions peur du cyberespace comme d’une espèce distincte de réalité. Pour moi, la croyance au virtuel relève d’une croyance platonicienne à la métaphysique d’un monde séparé. Il n’y a pas de "différence entre le réel et le virtuel". Ceci est une vulgate philosophique qui induit tout le monde en erreur. 

Je le démontrerai dans de prochaines publications et serai bien entendu ravi d’en discuter avec vous à l’occasion, cher Serge Tisseron :)

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