20 5 / 2013
La menace très fantomatique du “trading algorithmique”

Il y a quelques jours, est sorti en librairie le dernier livre d’Éric Sadin, L’humanité augmentée : l’administration numérique du monde, un ouvrage auquel je me dois de prêter attention, à quelques mois de la sortie du mien, L’être et l’écran : comment le numérique change la perception (à paraître). Ayant prévu de faire un compte-rendu circonstancié de l’ouvrage pour la revue Interfaces numériques, je me contenterai ici de quelques remarques sur le trading algorithmique, qui semble l’exemple privilégié d’Éric Sadin lorsqu’il s’agit d’illustrer que nous déléguons de plus en plus notre pouvoir de décider aux machines, à l’heure de “l’administration numérique du monde”.
Un excellent article vient justement de paraître dans Le Monde, qui fait le point avec force détails sur cette nouvelle pratique financière, très en vogue depuis une dizaine d’années. On l’appelle soit “trading algorithmique”, soit “algotrading” soit ”trading à haute fréquence” (HFT, High Frequency Trading) :
Cette pratique repose sur des machines capables d’exécuter des ordres à toute vitesse et de tirer ainsi profit des écarts de prix minimes sur les valeurs. Ces outils d’un nouveau genre arbitrent, fractionnent, achètent et vendent. L’ échelle de temps est le millième de seconde et les moyens reposent sur des formules mathématiques complexes.
Si l’on en croit Éric Sadin et la présentation officielle de son ouvrage, ces machines seraient :
des robots clairvoyants […] habilités à prendre des décisions à notre place, contribuant à ce que s’opère une sournoise et expansive délégation de pouvoir aux machines, marginalisant une humanité dont les attributs intellectuels se trouvent pour partie débordés par ses propres créations.
Le problème, c’est que le fait d’attribuer une “clairvoyance” à ces robots repose sur une erreur de jugement. Ils n’ont aucune intelligence particulière par eux-mêmes. Pire : ils sont tellement idiots qu’il leur arrive de temps en temps de prendre de très mauvaises décisions, comme nous le rapporte Le Monde, en citant l’événement du 23 avril 2013. Ce jour-là :
le compte principal de l’agence Associated Press (AP) sur Twitter a été piraté par une mystérieuse “Armée électronique syrienne”. Près de 2 millions d’abonnés avaient reçu un message annonçant un attentat à la Maison Blanche, et le président Obama était donné pour blessé. Or les tweets sont surveillés par des outils informatiques de trading à haute fréquence qui réagissent à des mots-clefs. La combinaison de mots “explosions”, “Obama” et “Maison Blanche” a été perçue comme pouvant avoir “un impact significatif” sur la place financière. Des milliards d’ordres ont été retirés des marchés en quelques secondes. En trois minutes, Wall Street perdait 136 milliards de dollars (105 milliards d’euros) de capitalisation avant de se rétablir.
Des machines mal programmées incapables de modérer les algorithmes décisionnels lorsque des mots clef aussi importants que “explosions”, “Obama” et “Maison Blanche” sont inscrits dans un tweet. Une preuve évidente de leur manque total de clairvoyance. À tel point que, pour éviter absolument de perdre de l’argent, tout est actuellement mis en œuvre pour analyser les algorithmes de ces robots afin de les améliorer et d’encadrer les dérives orchestrées par les traders sans scrupule :
la SEC va s’associer au FBI pour accroître sa force de frappe. Les deux entités viennent de mettre sur pied une cellule d’analyse quantitative, composée de mathématiciens et d’informaticiens ayant passé plusieurs années à développer des algorithmes pour les banques. Ils seront chargés de traquer les abus provoqués par le trading haute fréquence et de décortiquer les formules mathématiques permettant aux acteurs financiers d’orienter le marché en leur faveur.
Et oui, ceux qui possèdent vraiment l’intelligence et sont capables de l’exercer, ce sont les humains. Des gens vont donc être payés pour analyser le code de ceux qui veulent tirer un avantage indu de l’algotrading. Et l’on voudrait nous faire croire que le trading algorithmique serait l’illustration de cette “sournoise et expansive délégation de pouvoir aux machines” emblématique de l’administration numérique du monde ?
Les algorithmes financiers ont si peu de pouvoir qu’on est en train de les reprogrammer pour leur faire faire uniquement ce que veulent les hommes. Preuve que les hommes ne délèguent rien de leur pouvoir. Ils demandent juste aux machines de calculer plus vite que leur cerveau afin d’atteindre leurs objectifs à eux :
Parmi les idées de réforme : l’interdiction d’annulations d’opérations en un temps record, qui créent une distorsion de l’information, ou alors le retour à la seconde comme unité maximale de temps du trading.
L‘intelligence humaine n’est en rien débordée par les machines. Celles-ci sont sous contrôle pour servir des finalités bien humaines, trop humaines. Dans la finance comme en tout le reste, seuls les humains prennent des décisions, les machines ne sont que le bras. Ne me dites que vous aviez cru que les algorithmes pouvaient prendre des décisions à notre place ? Nous ne sommes pas dans Matrix et, à proprement parler, l’intelligence artificielle n’existe pas.
15 5 / 2013
La fin de l’écriture manuscrite ?

Aujourd’hui, j’ai tenté d’écrire une lettre manuscrite. Cela ne m’était pas arrivé depuis des années. J’ai bien cru mourir de la main et j’ai abandonné. Lenteur, douleur, inefficacité, pauvreté dans le traitement des idées, tout cela à cause de cette inertie corporelle sur le papier. Pas de copié/collé, pas de glissé/déposé, pas de puzzle de phrases dispersées à ré-assembler pour faire texte, pas de CNRTL à portée de clic. J’ai même redécouvert qu’il faut se concentrer pour écrire droit sinon ça ne se fait pas tout seul !
En un mot, la prison. Un sentiment d’écriture carcérale. Tant d’efforts cognitifs perdus à être agile de la main au lieu d’être agile de l’esprit. Sans que je sache pourquoi, le clavier m’est devenu une main plus puissante que mes dix doigts. Je n’écris plus rien sur le papier, cela ne va pas assez vite pour moi. Le fil de mes idées est très rapide, c’est comme ça, et mes mains ne peuvent pas suivre (j’écris beaucoup plus vite avec un clavier). Pour la prise de notes, c’est pareil. J’en prends tout le temps, toute la journée, sinon j’oublie tout. J’ai trouvé la solution parfaite depuis que l’appli Google Drive est arrivée. Synchronisée en temps réel avec mon ordinateur, elle me permet d’avoir un carnet de notes à jour partout, où prennent forme mes articles et mes livres. Dans la rue, dans les lieux où je travaille, aux toilettes, je n’arrête pas d’écrire. Mon iPhone est mon meilleur carnet de notes.
Chacun, bien sûr, a son rapport au papier. Beaucoup en ont besoin. Mais dans le monde du travail, écrit-on encore à la main ? Pour moi, l’écriture est un travail, constant, naturel, inné. J’ai besoin qu’il soit efficace, rapide, puissant. Alors, oui, je suis pour l’introduction de la dactylographie informatisée à l’école primaire et je ne serais pas surpris qu’un jour l’humanité abandonne complètement l’écriture manuscrite pour l’écriture numérique. Comme l’âge de fer a succédé à l’âge de bronze. Comme le livre et le crayon ont succédé à la tablette d’argile et au calame.
09 5 / 2013
De la misère théorique en design : un point de vue américain

Lors de sa sortie, l’un des reproches qui a été adressé à mon Court traité du design fut celui de ne pas citer un certain nombre de travaux spécialisés de chercheurs et d’érudits et d’oser déclarer que le design “n’a encore jamais produit une théorie de lui-même, comme l’art a pu le faire”. Bien que mon petit livre a été conçu comme une introduction théorique et non comme un grand traité définitif (le titre était pourtant clair), d’aucuns ont fait semblant de ne pas comprendre, en vue de montrer l’ampleur de la culture qu’ils avaient acquise.
Pourtant, même les plus érudits des rares chercheurs en design savent combien la théorie du design est pauvre. Dans le dernier numéro de Design Issues, Bruce Brown, Richard Buchanan, Carl DiSalvo, Dennis Doordan et Victor Margolin, les rédacteurs en chef de la célèbre revue publiée par MIT Press, me donnent largement raison quand ils écrivent, dès les premiers mots de l’introduction :
Dans les années 1960, quand une poignée de théoriciens ont lancé le mouvement des Design Methods, il semblait que les contours d’une théorie singulière du design allait être construite et qu’elle deviendrait un cadre de référence pour tous les travaux théoriques ultérieurs. Mais cela n’a pas eu lieu. À la place de cela, ce qui s’est produit, c’est l’émergence d’un champ de recherche en design hautement pluraliste, sans point fixe central, avec un large éventail de thèmes et de questions en évolution permanente. À partir de ce champ multipolaire, a surgi une communauté active de chercheurs qui tentent d’inventer un cadre d’enquête au fil de l’eau. Plutôt que de rechercher une théorie globale du design, ils ont cultivé des centres d’intérêt particuliers, qui forment de nouveaux noeuds d’investigation (1).
De nouveaux noeuds d’investigation, oui. Mais toujours pas de théories globales du design, comme en arts ou en sciences. Seulement des travaux particularistes et dispersés, certes très érudits. Est-ce que le message passe mieux quand les Américains de MIT Press le disent ?
À bon entendeur, salut !
(1) Design Issues, vol. 29, no. 2, printemps 2013, p. 1, traduit par moi.
08 5 / 2013
La psychanalyse et le contemporain

La psychanalyse sauve des vies. Cela ne fait aucun doute. Quiconque en a une expérience consistante le sait. Mais la psychanalyse devient aussi une vieille chose qui radote. Son potentiel innovant s’estompe car elle vit trop repliée sur elle-même (elle souffre d’endogamie intellectuelle). Nous avons besoin qu’elle se réveille, qu’elle se remette au travail, qu’elle redevienne créative, drôle, géniale, puissante - comme elle sait l’être, comme elle l’est au fond - en dialoguant avec toutes les disciplines du monde contemporain.
On attend le prochain Lacan, celui qui apportera à la psychanalyse sa nouvelle mise à jour, en l’accordant avec le XXIe s., c’est-à-dire avec les études sur le genre, le numérique, les sciences cognitives, le mariage pour tous, etc., tout cela dans une synthèse créative drôle, originale, contemporaine. Ce sera peut-être une femme, ou peut-être un(e) homosexuel(le).
Bref, on attend.
02 5 / 2013
En finir avec le dualisme numérique : le témoignage-vérité de Paul Miller

À ceux qui en doutaient encore, le dualisme numérique est un fantasme erroné et dangereux. Paul Miller (@futurepaul) en donne une belle preuve. Croyant qu’il trouverait son “vrai moi” en se déconnectant d’Internet pendant un an, il s’est perdu. Il a perdu les autres. Il a perdu Autrui. Aujourd’hui, il le raconte pour The Verge (qui a bien orchestré le buzz de l’expérience depuis le début), il est de retour sur Internet et ses paroles sonnent comme de belles vérités vécues, qui confirment ce que quelques uns d’entre nous savent déjà et défendent ardemment : il n’y a pas de différence entre le réel et le virtuel.
La preuve par la parole. Florilège. En anglais.
“I’m still here: back online after a year without the internet.”
“But without the internet, it’s certainly harder to find people.”
“I can tell you that a ‘Facebook friend’ is better than nothing.”
“This March I went to, ironically, a conference in New York called Theorizing the Web. It was full of post-grad types presenting complicated papers about the definition of reality and what feminism looks like in a post-digital age, and things like that. At first I was a little smug, because I felt like they were dealing with mere theories, theories that assumed the internet was in everything, while I myself was experiencing a life apart. But then I spoke with Nathan Jurgenson, a ‘net theorist who helped organize the conference. He pointed out that there’s a lot of “reality” in the virtual, and a lot of “virtual” in our reality.”
“My plan was to leave the internet and therefore find the “real” Paul and get in touch with the “real” world, but the real Paul and the real world are already inextricably linked to the internet.”
“Not to say that my life wasn’t different without the internet, just that it wasn’t real life.”
“But the internet isn’t an individual pursuit, it’s something we do with each other. The internet is where people are.”
Vérité de Paul Miller. Fausseté de Sherry Turkle et Nicholas Carr. CQFD.
Source : The Verge
16 4 / 2013
Le design, esthétique de l’objet ? Entretien sur France Culture avec Adèle van Reeth dans “Les Nouveaux Chemins de la Connaissance”, le 16 avril 2013.
02 4 / 2013
Le design de notre expérience à l’heure de la révolution numérique. La vidéo de ma conférence au WIF 2012 est désormais disponible. C’était le 30 mai 2012, à Limoges.
17 3 / 2013
Surveillance et Dualisme numérique : un compte-rendu de la conférence “Theorizing the Web” à New York (#TtW13)

Samedi 2 mars 2013, j’ai fait une présentation à New York dans le cadre de la conférence internationale Theorizing the Web. Organisé par Nathan Jurgenson (@nathanjurgenson) et PJ Rey (@pjrey) [oui, moi aussi, je me demande quel est son véritable prénom], tous deux doctorants en sociologie à l’Université du Maryland (Washington, D.C.), l’événement se tenait dans les locaux de l’École Doctorale (The Graduate Center) de l’Université de la Ville de New York (CUNY), sur la Cinquième Avenue, à Manhattan. Un cadre prestigieux et parfaitement équipé (aucun problème de Wi-Fi), qui a favorisé des échanges de grande qualité.
01 3 / 2013
Ouverture de la conférence “Théoriser le Web 2013” à New York
Comme certains le savent, je suis speaker ce week-end à la City University of New York dans le cadre de la conférence Theorizing the Web. Cette conférence dure deux jours, ce vendredi 1er et ce samedi 2 mars 2013. Le premier jour, c’est l’ouverture avec les speakers invités, notamment Danah Boyd (dont la table ronde commence à minuit et demi heure de Paris ce soir). Le second jour, c’est-à-dire demain, samedi, 44 participants du monde entier se succèdent simultanément dans plusieurs salles et sous plusieurs thématiques. Début du premier talk ce soir à 22h30 heure de Paris, à voir comme tous les autres sur le video live stream.
Pour ceux que ça intéresse, mon intervention aura lieu demain, samedi 2 mars 2013, entre 18h30 et 19h45 heure de Paris, dans le cadre de la session 2 (room D) consacrée au dualisme numérique du réel et du virtuel. Mon intervention s’intitule “Il n’y a pas de différence entre le réel et le virtuel : une brève phénoménologie de la révolution numérique”.
Pour ceux qui voudraient twitter et réagir en direct, suffit de placer les hashtags #TtW13 #d2 pour ce qui concerne mon panel, sinon #TtW13 seul si c’est relatif à l’ensemble de l’événement.
Live vidéo des deux journées : lien direct
07 2 / 2013
Les trois modèles de la recherche en design selon Alain Findeli

Dans une communication présentée au premier Symposium de recherche sur le design tenu à la HGK de Bâle sous les auspices du Swiss Design Network les 13-14 mai 2004, Alain Findeli propose une vision claire et salvatrice des différents modèles de recherche en design.
09 12 / 2012
La structure de la révolution numérique : discours de soutenance de thèse

Paris, le 21 novembre 2012, en Sorbonne.
#1 Présentation
Madame la Présidente,
Mesdames et Messieurs les membres du jury,
Je tiens tout d’abord à vous remercier de l’intérêt que vous avez bien voulu porter à mon travail, en prenant part à ce jury et en me permettant de soutenir cette thèse de doctorat.
07 12 / 2012
La recherche en design en France : sortir du bocal

Aujourd’hui, un début de discussion intéressant sur Twitter entre Clément Gault (@designrecherche) et moi (@svial), qui méritait un peu de publicité pour tous ceux qui, dans le monde (institutionnel) du design franco-français, ont été “décontenancés” (Azimuts, n°36, p. 434) par mon Court traité du design (PUF, 2010). Explications.

