17 4 / 2014

Ce blog a commencé en 2006 avec un premier billet sur la bûche de Noël de la maison LeNôtre dessinée par Starck. Pendant plusieurs années, il a donné lieu à divers billets en réaction à l’actualité ou relatifs à mes intérêts de recherche et mes publications.

Aujourd’hui, il n’a plus la même raison d’être et prend fin.

Pour continuer à suivre mes réflexions et mes travaux, suivez-moi sur : 

03 1 / 2014

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Il y a parfois dans la presse des éclats de lumière. Après l’enquête géniale de Laure Belot intitulée Les élites débordées par le numérique, dont je partage à titre personnel l’intégralité des analyses, voici le dernier papier de Frédéric Joignot sur L’amitié à l’épreuve de Facebook, riche, subtil, documenté, qui instruit autant qu’il éduque. Tous deux publiés sur LeMonde.fr. Certes, je suis cité dans l’un des deux. Mais ce n’est pas pour cela que je souhaite partager avec vous les réflexions qu’ils m’inspirent.

Mon émotion est tout autre et sincère : j’ai rarement été autant en phase avec ce que des journalistes peuvent écrire sur le numérique. Je lis la plupart du temps beaucoup de bêtises dans la presse sur ce sujet. Mais là, non seulement le travail d’enquête est proche d’un travail de qualité universitaire, mais surtout j’ai bien peur que de nombreux universitaires soient encore loin d’avoir compris tout cela…

En lisant ces articles, on voit très bien à quel point les modèles anciens ne permettent plus du tout de comprendre le monde dans lequel nous vivons. La veille garde philosophique, repliée sur un savoir brillant qui n’a pas été mis à jour, est complètement dépassée. On la reconnaît en général à ceci : elle critique l’amitié en ligne, elle s’oppose aux MOOCs, elle ne comprend pas la démocratie Internet, elle a peur des écrans, elle croit au droit d’auteur, elle n’a jamais mis les pieds dans un atelier de design et d’innovation, n’a jamais écrit une ligne de code, et j’en passe. 

Jamais je n’aurais cru que mes maîtres seraient si vite dépassés. Tous ces gens que j’ai admirés quand j’étais étudiant et que je vois aujourd’hui, en fin de carrière, tenir des propos conservateurs, voire rétrogrades (pas tous, heureusement). Qu’ils ont l’air vieux. Ils nous feraient presque nous sentir seuls, nous qui essayons de comprendre le monde d’aujourd’hui, s’il n’y avait quelques bons esprits (parfois plus vieux qu’eux mais autrement plus vivants) pour nous accompagner, comme Michel Serres, Pierre Lévy, Serge Tisseron, Milad Doueihi ou Bernard Stiegler. 

Rien de ce que j’ai appris ne fonctionne dans le monde d’aujourd’hui. Je le dis. Je peine moi-même à le croire, tant c’est vrai. Je suis né avant le numérique, et je vis dans le numérique. Tout est à refaire. Le travail, l’amour, l’amitié, la culture. Et la tâche est immense, autant que passionnante. Cela me rappelle la situation dans laquelle se trouvait Descartes au début du XVIIe siècle. Rien de ce qu’il avait appris ne lui semblait utile pour bâtir les fondements de la science moderne. Souvenez-vous :

Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. (Première Méditation) 

Je crois que nous pourrions presque dire la même chose aujourd’hui, à condition de remplacer la dernière ligne par "si je voulais établir quelque chose de clair et pertinent au sujet du numérique". Si Descartes vivait aujourd’hui, il serait le plus geek d’entre nous et animerait des MOOCs (tweet).

Alors, quoi ? Tabula rasa ? Le moment est peut-être venu de consentir à changer de monde. Il y a tant de choses nouvelles que l’on ne comprend pas si on leur applique des modèles anciens. Nietzsche nous avait déjà mis en garde contre l’excès des études historiques. "L’historien voit en arrière, il finit par croire en arrière" (Seconde Considération inactuelle). Il est encore temps de rompre. De rompre avec le Vieux Monde. De faire renaître la philosophie. Celle qui pense au présent.

Très belle année 2014.

04 12 / 2013

Nous l’attendions depuis des semaines. Ça y est. La plus hipster des conférences sur le numérique vient de lancer son appel à communication. Après l’édition 2013 (#TtW13) à la City University of New York, à laquelle j’ai eu la joie de participer (mon compte rendu), l’édition 2014 de “Theorizing the Web” (#TtW14) se tiendra dans un entrepôt de Brooklyn en vue de moderniser les moeurs et les normes académiques. On ne pouvait pas demander mieux. Voici l’appel à communication.

theorizingtheweb:

#TtW14
April 25th & 26th
287 Kent Ave, Brooklyn, NY 11211

Abstract Submission Deadline: January 19th

What does it mean that digital technologies are increasingly a part of everyday life? We begin with such a broad question because, though the relationship between society and digital technologies is profound, we are only just beginning to make sense of their entanglement. Our understanding is limited, in part, because so much thinking about the Web is rooted in empirical analyses too disconnected from theory, from questions of power and social justice, and from public discourse. We need new priorities in our conversations about the Web.

We invite you to propose a presentation for the fourth annual Theorizing the Web, which—by popular demand—is now a two-day event. Theorizing the Web is both inter- and non-disciplinary, as we consider insights from academics, non-academics, and non-“tech theorists” alike to be equally valuable in conceptualizing the Web and its relation to the world. In this spirit, we’ve moved the event away from conventional institutional spaces and into a warehouse. We have some plans for how to use this space to help rethink conference norms (and also to have some extra fun with this year’s event). 

We are looking for contributions that advance clear theoretical arguments; represent a diverse range of perspectives; embrace accessibility by demystifying jargon rather than using it as a crutch; and which, importantly, appeal to concerns of power, social (in)equality, and justice—themes that will also be emphasized in a keynote panel on race and social media. Some specific topics we’ll be looking for include (but are not limited to):

  • Race, racism, ethnicity
  • Sex, sex work, sexuality
  • Gender
  • Embodiment, cyborgism, post-humanism
  • The self, subjectivity, identity, affect
  • Privacy/publicity
  • Surveillance, drones, the NSA
  • Protest, social movements, revolution
  • Capitalism, rationalization, exploitation, Silicon Valley
  • Hate, harassment, trolling, the “anti-social” web
  • Disconnection, unplugging, loneliness, anomie
  • News, journalism, knowledge, algorithms/filters
  • Virality, memes, the sharing/attention economy
  • Photography, video, GIFs, art
  • Music, music production, the music industry
  • Fiction, speculative fiction, scifi, futurism, literature
  • Games, gamification, game culture theory, video/board/role-playing games
  • Intersections of gender, race, class, age, sexual orientation, disability, and other forms of inequality (taken separately or woven into any of the above)

Enjoy!

13 9 / 2013

La réponse du Tumblr new-yorkais Txchnologist, un magazine en ligne sponsorisé par General Electrics, se fonde sur L’être et l’écran.

txchnologist:

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by Ysabel Yates

A viral YouTube video, “I Forgot My Phone,” has a clear message: The ever-present smartphone is ruining “the moment.” The video shows smartphone users interrupting a birthday celebration, a wedding proposal and other special occasions. It has garnered more than 22 million views so far.

The message has sparked a national conversation, and, to quote the New York Times, “may have landed at one of those cultural moments when people start questioning if something has gone too far and start doing something about it.”

Two worlds or one?

Whether or not you’re a smartphone user, chances are pretty good that you come into contact with the scenarios presented in the video or similar ones everyday. We are at a moment when “capturing the moment” is part of living in the moment. Paradoxically, these two types of action are irreconcilable, at least in the eyes of Charlene deGuzman, the actress who conceived the video.

Stéphane Vial, a philosophy professor at the University of Nimes in France and author of a new book called “Being and Screen: How the Digital Changes Perception,” has another take on the duality between the digital and the nondigital worlds. He believes that neither exists.

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23 8 / 2013

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Voilà, c’est officiel. L’être et l’écran, mon nouveau livre, sort en librairie le 4 septembre 2013, aux Presses Universitaires de France. Bien que ce soit mon troisième ouvrage, je le considère d’une certaine façon comme mon premier livre. Pourquoi ? Parce que je crois que c’est le premier livre dans lequel j’avance des hypothèses philosophiques fondamentales qui sont à la fois originales et élaborées. Comme le dit Don Ihde, “la philosophie elle aussi change, ou doit changer, avec son contexte historique” (Postphenomenology and Technoscience, p. 8).

Organisé autour du concept d’ontophanie construit à partir de Mircea Eliade et Gaston Bachelard, l’ouvrage tente de montrer que le fait même d’apparaître (ce que les phénoménologues ont appelé la “manifestation”) est un fait de culture. Je soutiens qu’il existe des cultures de l’apparaître ou cultures ontophaniques qui sont historiquement datées et selon lesquelles le monde en tant que phénomène se donne à nous de manière qualitativement variable, en fonction des artefacts avec lesquels nous vivons. Car les techniques ne sont pas seulement des outils : ce sont des structures de la perception, telle est l’hypothèse la plus générale du livre. Elles conditionnent la manière dont le monde nous apparaît et dont les phénomènes nous sont donnés. Pour nous le révéler et nous donner enfin à comprendre la nature phénoménologique de la technique, il nous fallait le choc du numérique.

Depuis près d’un demi-siècle, en effet, les technologies numériques nous apportent des perceptions d’un monde inconnu. Ces êtres qui émergent de nos écrans et de nos interfaces bouleversent l’idée que nous nous faisons de ce qui est réel et nous ré-apprennent à percevoir. Quel est l’être des êtres numériques ? Que devient notre être-dans-le-monde à l’heure des êtres numériques ? Le temps est venu d’analyser « l’ontophanie numérique » dans toute sa complexité. La prétendue différence entre le réel et le virtuel n’existe pas et n’a jamais existé. Nous vivons dans un environnement hybride, à la fois numérique et non-numérique, en ligne et hors ligne, qu’il appartient aux designers de rendre habitable.

Préfacé par Pierre Lévy, l’ouvrage est une version abrégée, réécrite et améliorée de ma thèse de doctorat en philosophie. 

Découvrez le livre ici

Bonne lecture !

28 7 / 2013

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Le 26 octobre 2012, à l’Imaginarium de Tourcoing, je donne une conférence sur le thème « Qu’est-ce que le design ? » aux côtés de Gaetano Pesce et Philippe Louguet, pour l’ouverture du concours Lille Design For Change. À l’issue de la journée, un jeune homme d’environ mon âge, l’air gêné, s’approche de moi. Visiblement embarrassé, il m’explique qu’il travaille pour la revue Azimuts, et que celle-ci a récemment publié un « compte rendu » assez mordant de mon Court traité du design. Je lui réponds que je connais la revue, qu’il m’arrive de la lire, mais que je ne suis pas au courant de ce compte rendu, que je m’empresse de dénicher dès mon retour à Paris. 

Anonyme, ironique, sans générosité (malgré les dénégations cocasses du type « en toute sympathie »), le texte est en effet peu amène (1). On y décèle assez facilement les traces de cette « ambivalence des sentiments » dont Freud a révélé l’existence au sein de notre inconscient. Au début, puisqu’on m’y invite, j’ai eu envie de répondre et de jouer le jeu de la raison. Mais dès que j’ai essayé d’analyser le contenu des objections, j’ai été immédiatement découragé par tant de mauvaise foi et de mauvaise volonté. Tous les apports originaux de l’ouvrage sont soit simplement écartés soit grossièrement caricaturés. Impossible de répondre !

Il faut dire que le ton parfois taquin et la forme plutôt enjouée de mon livre ne semblent avoir provoqué chez la rédaction anonyme d’Azimuts qu’un amusement fort passager — ambivalence des sentiments, vous disais-je. Dès les premières lignes, le compte rendu sonne comme un réquisitoire outré où l’on tente de faire avaler au lecteur qu’il existe des définitions qui sont seulement « de langue » quand d’autres seraient authentiquement « de concepts ». Comme si, selon la formule hégélienne, ce n’était pas « dans le mot que nous pensons » ! Comme s’il n’était pas indispensable, dans une discipline comme le design où règne l’indéfinition permanente, de produire des définitions claires et ordonnées ! 

Ne voyant pas réunies les conditions d’énonciation (et surtout de réception) d’une réponse, j’ai jugé dans un premier temps qu’il valait mieux m’en tenir au silence. Ne serait-ce que pour marquer ma désapprobation face à ce genre de comptes rendus dénués de toute empathie, surtout dans notre communauté fort restreinte de chercheurs en design qui a pourtant besoin de s’unir. Et puis, chemin faisant, j’ai estimé que le lecteur d’Azimuts, à défaut d’avoir bénéficié de cette « neutralité bienveillante » qui permet à un compte rendu de mériter un minimum son nom, avait le droit d’entendre, en contre-point, le point de vue de l’auteur.

Aussi j’irai droit à l’essentiel et ne m’attarderai pas sur certaines erreurs, vraisemblablement dues à une lecture trop rapide et un goût insuffisant pour cette précision de la langue dont on m’accuse (par exemple, le « plaisir de pensée » que j’évoque dans le livre, allusion discrète à l’ouvrage monumental de la psychanalyste Sophie de Mijolla-Mellor, s’écrit bien avec un substantif et non un verbe à l’infinitif). Je ne répondrai pas non plus à la totalité (une bonne dizaine) des objections qui sont faites. La plupart, hélas, sont conçues pour « faire objection » et chatouiller l’auteur plutôt que pour objecter réellement. Mais puisqu’il s’agit de « jouer le jeu » plutôt que de dialoguer vraiment, alors continuons. Je me contenterai de réagir à trois points.

Premier point. On rappelle que, dans ce livre, je m’adresse au « lecteur designer » et à « l’étudiant en design ». Incomplet mais exact. L’ouvrage se veut un livre d’introduction à la discipline qui ne soit pas un livre d’histoire, mais un livre de sensibilisation à la « culture design » qui propose un certain nombre de problématiques philosophiques possibles. D’où la brièveté assumée du livre, dont le titre se fait l’écho. Pourtant, au titre des « objections », on me demande pourquoi je n’ai pas écrit « une longue philosophie du design ». N’est-ce pas comique ? Sans doute ne donnons-nous pas au mot « introduction » la même signification.

Deuxième point. On souligne que je défends une « thèse » historique « très juste » lorsque je montre que, de la fin du XIXe au début du XXe siècle, les designers ont d’abord rejeté l’industrie puis ont finalement assumé de travailler avec elle. Mais on me demande quelle dimension philosophique s’en dégage. Étrange objection. Je n’ai jamais promis que tout ce que j’écrirais serait « philosophique » au motif que la philosophie est ma discipline académique d’origine… Cela dit, chère rédaction azimutée, je me souviens de ces mots d’Aristote : « nous connaissons chaque chose seulement quand nous pensons connaître sa première cause » (La métaphysique, A, 3). En outre, en philosophie, il est généralement admis que c’est contribuer à faire œuvre philosophique que d’éclairer l’origine historique d’un phénomène, surtout quand il s’agit, comme je le fais, de souligner cette ambivalence paradoxale (et donc problématique) dans laquelle les designers ont été (et sont peut-être encore) à l’égard de l’industrie. Et puis, faut-il le rappeler, de nombreux philosophes, et non des moindres, se fondent sur l’histoire. La revue Azimuts entend-elle aussi dénier la dimension philosophique de l’approche historique d’un Hegel ? de l’approche archéologique d’un Foucault ? Pierre Bourdieu n’a-t-il pas élaboré les structures du champ littéraire en reconstruisant sa « genèse » ? Anne Cauquelin n’a-t-elle pas pensé le paysage en remontant à sa non-origine grecque et sa naissance au XVe siècle ? La revue Azimuts a-t-elle l’ambition de faire la leçon à tous les philosophes sur la nature (prétendument non-historique) du philosopher ? Bon courage. 

Troisième point. Comme j’ai bon cœur, j’ai décidé de répondre à l’une des rares (la seule ?) objection qui tient debout. On rappelle que je fais une nette distinction entre l’art et le design, faisant de ce dernier une discipline qui propose des réponses aux problèmes de société. C’est alors qu’on me demande si l’art ne s’adresse pas lui aussi au social. Je suis d’accord pour dire que les artistes sont en prise directe avec la société et ne sont pas réduits au repli sur soi. Mais il n’en demeure pas moins que cette prise avec le social n’est pas de même nature que celle qui relie le designer à la société. Sur ce point, je rejoins pleinement John Maeda lorsqu’il affirme : « L’art pose des questions, le design crée des solutions » (2).

Pour conclure, puisque tout cela est un jeu, je ne résiste pas au plaisir de commenter l’une des charges les plus sévères du texte, tellement outrée qu’elle m’a fait rire. On me dit que le lecteur peine à trouver dans mon livre une « théorie ». Voilà de la pique ! Joli coup d’estoc ! Terrassé, que puis-je répondre ? Tout d’abord, que la première formulation d’une théorie en émergence est souvent imparfaite (encore faut-il avoir envie de l’accueillir). Ensuite, et cela est édifiant, que la rédaction anonyme d’Azimuts est passée complètement à côté. Tout le monde sait que le modeste apport philosophique de mon livre se situe dans ma théorie de « l’effet de design » (chapitre 5), si toutefois on veut bien essayer de l’entendre et renoncer à la caricaturer… Mais, pour cela, il faut être capable d’évaluer la dimension phénoménologique du concept d’« effet » que je propose (à prendre au sens d’un « retentissement »), que la rédaction anonyme d’Azimuts a cru bon de réduire à un banal concept logique (pris au sens de « conséquence »). Dans son récent ouvrage The Æsthetics of Imagination in Design (MIT Press, 2013), Mads Nygaard Folkmann ne s’y est pourtant pas trompé (extraits). Il a parfaitement saisi mon idée (assez neuve, je dois le dire) que le design ne produit pas des étants mais des événements. Il voit même dans ma théorie de l’effet « une importante contribution à la phénoménologie du design » (3), ce dont je le remercie ici publiquement. C’est tout à fait en ce sens qu’il faut entendre cette proposition centrale de mon livre : « Le design n’est pas le champ des objets, mais le champ des effets » (4). Hélas, je ne peux re-déployer ici l’intégralité de mon raisonnement (5).

Je suggère néanmoins à la rédaction anonyme d’Azimuts de se donner une deuxième chance de me lire, avec un peu plus de bienveillance, si toutefois elle en est capable. Cela tombe bien, je publie un nouveau livre, L’être et l’écran : comment le numérique change la perception (PUF, hors collection, sortie le 4 septembre 2013), dans lequel j’approfondis considérablement les fondements phénoménologiques de ma philosophie de la technologie et, corrélativement, de ma philosophie du design. Peut-être la rédaction d’Azimuts en fera-t-elle un compte rendu, un vrai ? Je crains le pire… Mais, au fond, peu importe. On est dimanche, je vais aller nager.

Ce texte a été envoyé ce jour à la rédaction d’Azimuts.

NOTA du 15 décembre 2013 : ce texte a été publié dans le numéro 39 d’Azimuts, p. 226-227.

Notes

1. Voir Azimuts, Saint-Etienne, Cité du Design, n° 36, Juillet 2011, p. 433 et suivantes.

2. John Maeda, « Innovation : Design — Is “design” innovation ? », conférence au PARC Forum avec Don Norman, Palo Alto, 26 juillet 2012.

3. Folkmann, M. N. (2013). The Æsthetics of Imagination in Design. MIT Press, p. 188.

4. Vial, S. (2010). Court traité du design. Paris : PUF, p. 115.

5. Voir mon article à paraître « Le geste de design et son effet : vers une philosophie du design », Figures de l’art : revue d’études esthétiques, n°XXVI, Presses Universitaires de Pau, novembre 2013.

29 6 / 2013

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Je vous annonce que je suis nommé Maître de conférences en Design à l’Université de Nîmes à compter du 1er septembre prochain, où je rejoins Alain Findeli et ses collègues.

Créée en 2007, Unîmes est la plus jeune université de France. Elle est répartie sur quatre sites dans l’agglomération nîmoise : le fort Vauban, le site des Carmes, le parc scientifique Georges Besse et le quartier Hoche, où un nouveau bâtiment (architectes : Antoine Grumbach et Jean-Pierre Duval) est en train de sortir de terre et ouvrira ses portes dès cette année pour accueillir, entre autres, toute la filière Design (photo ci-dessus).

Déjà dotée d’une Licence (Arts appliqués) et d’un Master Pro (Design-Innovation-Société), ainsi que de plusieurs Licences professionnelles, la formation en Design à Unîmes est appelée à prendre de l’ampleur dans l’avenir (jusqu’au Doctorat). Si l’on en croit les déclarations du président de l’université, Emmanuel Roux, dans un entretien récent donné dans la Gazette de Nîmes (n° 732, du 13 au 19 juin 2013), le design est même l’une des priorités de l’université. Un projet réjouissant qui concerne autant l’enseignement que la recherche.

Je rappelle que c’est à l’Université de Nîmes qu’ont été créés les Ateliers de la Recherche en Design en décembre 2006, sous l’impulsion d’Alain Findeli, Georges Schambach et Brigitte Borja de Mozota. Une manifestation unique dans les pays francophones, dont la dernière édition s’est récemment tenue à Nîmes et a été une réussite.

Après huit années de joie et de bonheur, je quitte donc l’École Boulle, où j’ai autant enseigné qu’étudié, si j’ose dire, tant j’ai appris de mes collègues et de mes étudiants. Sans eux, je n’en serais sans doute pas là où j’en suis aujourd’hui. Je veux dire à tous, d’aujourd’hui et d’hier, enseignants comme étudiants, combien je les aime et combien j’ai pris du plaisir à travailler avec eux toutes ces années. Je garderai le souvenir d’une école qui cultive l’excellence dans la modestie et le travail dans la fraternité. Je souhaite également longue vie au nouveau site Internet de l’école, sur lequel j’ai tant travaillé et dont le succès est épatant.

De même, surtout après la belle journée de soutenance d’hier, j’ai une pensée émue pour tous mes étudiants en “Multimédia interactif” et en “Métiers des arts et de la culture” de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, que je quitte également avec un pincement de cœur. Leur énergie, leur créativité, leur bonne humeur, me manqueront.

Je conserve néanmoins de nombreuses attaches à Paris (qui n’est qu’à trois heures de TGV de Nîmes, à bon entendeur…), en particulier à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où siège mon laboratoire, l’Institut ACTE, et mon équipe de recherche, Sémiotique des Arts et du Design, dont je demeure un membre permanent. 

Que vous soyez à Paris ou ailleurs, je suis à votre écoute pour imaginer ensemble toutes sortes de partenariats, au service de l’enseignement et de la recherche en design.

À très bientôt sous le soleil gallo-romain !

31 5 / 2013

Mon travail de recherche et de réflexion sur le design prend de plus en plus d’ampleur. J’ai décidé de lui consacrer un blog dédié, sur lequel seront désormais concentrés mes billets de recherche. Je vous invite à y jeter un oeil dès maintenant, à l’adresse : www.designphilosophy.fr.

Quelques billets récents y sont repris, en plus de quelques annonces d’actualité, en attendant de nouvelles contributions sur lesquelles je suis en train de travailler. Si vous êtes concerncés par ce domaine d’étude, abonnez-vous au flux RSS et inscrivez-vous à l’alerte e-mail !

20 5 / 2013

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Il y a quelques jours, est sorti en librairie le dernier livre d’Éric Sadin, L’humanité augmentée : l’administration numérique du monde, un ouvrage auquel je me dois de prêter attention, à quelques mois de la sortie du mien, L’être et l’écran : comment le numérique change la perception (à paraître). Ayant prévu de faire un compte-rendu circonstancié de l’ouvrage pour la revue Interfaces numériques, je me contenterai ici de quelques remarques sur le trading algorithmique, qui semble l’exemple privilégié d’Éric Sadin lorsqu’il s’agit d’illustrer que nous déléguons de plus en plus notre pouvoir de décider aux machines, à l’heure de “l’administration numérique du monde”. 

Un excellent article vient justement de paraître dans Le Monde, qui fait le point avec force détails sur cette nouvelle pratique financière, très en vogue depuis une dizaine d’années. On l’appelle soit “trading algorithmique”, soit “algotrading” soit ”trading à haute fréquence” (HFT, High Frequency Trading) :

Cette pratique repose sur des machines capables d’exécuter des ordres à toute vitesse et de tirer ainsi profit des écarts de prix minimes sur les valeurs. Ces outils d’un nouveau genre arbitrent, fractionnent, achètent et vendent. L’ échelle de temps est le millième de seconde et les moyens reposent sur des formules mathématiques complexes.

Si l’on en croit Éric Sadin et la présentation officielle de son ouvrage, ces machines seraient :

des robots clairvoyants […] habilités à prendre des décisions à notre place, contribuant à ce que s’opère une sournoise et expansive délégation de pouvoir aux machines, marginalisant une humanité dont les attributs intellectuels se trouvent pour partie débordés par ses propres créations.

Le problème, c’est que le fait d’attribuer une “clairvoyance” à ces robots repose sur une erreur de jugement. Ils n’ont aucune intelligence particulière par eux-mêmes. Pire : ils sont tellement idiots qu’il leur arrive de temps en temps de prendre de très mauvaises décisions, comme nous le rapporte Le Monde, en citant l’événement du 23 avril 2013. Ce jour-là :

le compte principal de l’agence Associated Press (AP) sur Twitter a été piraté par une mystérieuse “Armée électronique syrienne”. Près de 2 millions d’abonnés avaient reçu un message annonçant un attentat à la Maison Blanche, et le président Obama était donné pour blessé. Or les tweets sont surveillés par des outils informatiques de trading à haute fréquence qui réagissent à des mots-clefs. La combinaison de mots “explosions”, “Obama” et “Maison Blanche” a été perçue comme pouvant avoir “un impact significatif” sur la place financière. Des milliards d’ordres ont été retirés des marchés en quelques secondes. En trois minutes, Wall Street perdait 136 milliards de dollars (105 milliards d’euros) de capitalisation avant de se rétablir. 

Des machines mal programmées incapables de modérer les algorithmes décisionnels lorsque des mots clef aussi importants que "explosions", "Obama" et "Maison Blanche" sont inscrits dans un tweet. Une preuve évidente de leur manque total de clairvoyance. À tel point que, pour éviter absolument de perdre de l’argent, tout est actuellement mis en œuvre pour analyser les algorithmes de ces robots afin de les améliorer et d’encadrer les dérives orchestrées par les traders sans scrupule : 

la SEC va s’associer au FBI pour accroître sa force de frappe. Les deux entités viennent de mettre sur pied une cellule d’analyse quantitative, composée de mathématiciens et d’informaticiens ayant passé plusieurs années à développer des algorithmes pour les banques. Ils seront chargés de traquer les abus provoqués par le trading haute fréquence et de décortiquer les formules mathématiques permettant aux acteurs financiers d’orienter le marché en leur faveur.

Et oui, ceux qui possèdent vraiment l’intelligence et sont capables de l’exercer, ce sont les humains. Des gens vont donc être payés pour analyser le code de ceux qui veulent tirer un avantage indu de l’algotrading. Et l’on voudrait nous faire croire que le trading algorithmique serait l’illustration de cette “sournoise et expansive délégation de pouvoir aux machines” emblématique de l’administration numérique du monde ?

Les algorithmes financiers ont si peu de pouvoir qu’on est en train de les reprogrammer pour leur faire faire uniquement ce que veulent les hommes. Preuve que les hommes ne délèguent rien de leur pouvoir. Ils demandent juste aux machines de calculer plus vite que leur cerveau afin d’atteindre leurs objectifs à eux :

Parmi les idées de réforme : l’interdiction d’annulations d’opérations en un temps record, qui créent une distorsion de l’information, ou alors le retour à la seconde comme unité maximale de temps du trading.

L'intelligence humaine n'est en rien débordée par les machines. Celles-ci sont sous contrôle pour servir des finalités bien humaines, trop humaines. Dans la finance comme en tout le reste, seuls les humains prennent des décisions, les machines ne sont que le bras. Ne me dites que vous aviez cru que les algorithmes pouvaient prendre des décisions à notre place ? Nous ne sommes pas dans Matrix et, à proprement parler, l’intelligence artificielle n’existe pas. 

15 5 / 2013

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Aujourd’hui, j’ai tenté d’écrire une lettre manuscrite. Cela ne m’était pas arrivé depuis des années. J’ai bien cru mourir de la main et j’ai abandonné. Lenteur, douleur, inefficacité, pauvreté dans le traitement des idées, tout cela à cause de cette inertie corporelle sur le papier. Pas de copié/collé, pas de glissé/déposé, pas de puzzle de phrases dispersées à ré-assembler pour faire texte, pas de CNRTL à portée de clic. J’ai même redécouvert qu’il faut se concentrer pour écrire droit sinon ça ne se fait pas tout seul !

En un mot, la prison. Un sentiment d’écriture carcérale. Tant d’efforts cognitifs perdus à être agile de la main au lieu d’être agile de l’esprit. Sans que je sache pourquoi, le clavier m’est devenu une main plus puissante que mes dix doigts. Je n’écris plus rien sur le papier, cela ne va pas assez vite pour moi. Le fil de mes idées est très rapide, c’est comme ça, et mes mains ne peuvent pas suivre (j’écris beaucoup plus vite avec un clavier). Pour la prise de notes, c’est pareil. J’en prends tout le temps, toute la journée, sinon j’oublie tout. J’ai trouvé la solution parfaite depuis que l’appli Google Drive est arrivée. Synchronisée en temps réel avec mon ordinateur, elle me permet d’avoir un carnet de notes à jour partout, où prennent forme mes articles et mes livres. Dans la rue, dans les lieux où je travaille, aux toilettes, je n’arrête pas d’écrire. Mon iPhone est mon meilleur carnet de notes.

Chacun, bien sûr, a son rapport au papier. Beaucoup en ont besoin. Mais dans le monde du travail, écrit-on encore à la main ? Pour moi, l’écriture est un travail, constant, naturel, inné. J’ai besoin qu’il soit efficace, rapide, puissant. Alors, oui, je suis pour l’introduction de la dactylographie informatisée à l’école primaire et je ne serais pas surpris qu’un jour l’humanité abandonne complètement l’écriture manuscrite pour l’écriture numérique. Comme l’âge de fer a succédé à l’âge de bronze. Comme le livre et le crayon ont succédé à la tablette d’argile et au calame.

09 5 / 2013

Lors de sa sortie, l’un des reproches qui a été adressé à mon Court traité du design fut celui de ne pas citer un certain nombre de travaux spécialisés de chercheurs et d’érudits et d’oser déclarer que le design n’a encore jamais produit une théorie de lui-même, comme l’art a pu le faire”Bien que mon petit livre a été conçu comme une introduction théorique et non comme un grand traité définitif (le titre était pourtant clair), d’aucuns ont fait semblant de ne pas comprendre, en vue de montrer l’ampleur de la culture qu’ils avaient acquise.

Pourtant, même les plus érudits des rares chercheurs en design savent combien la théorie du design est pauvre. Dans le dernier numéro de Design Issues, Bruce Brown, Richard Buchanan, Carl DiSalvo, Dennis Doordan et Victor Margolin, les rédacteurs en chef de la célèbre revue publiée par MIT Press, me donnent largement raison quand ils écrivent, dès les premiers mots de l’introduction :

Dans les années 1960, quand une poignée de théoriciens ont lancé le mouvement des Design Methods, il semblait que les contours d’une théorie singulière du design allait être construite et qu’elle deviendrait un cadre de référence pour tous les travaux théoriques ultérieurs. Mais cela n’a pas eu lieu. À la place de cela, ce qui s’est produit, c’est l’émergence d’un champ de recherche en design hautement pluraliste, sans point fixe central, avec un large éventail de thèmes et de questions en évolution permanente. À partir de ce champ multipolaire, a surgi une communauté active de chercheurs qui tentent d’inventer un cadre d’enquête au fil de l’eau. Plutôt que de rechercher une théorie globale du design, ils ont cultivé des centres d’intérêt particuliers, qui forment de nouveaux noeuds d’investigation (1).

De nouveaux noeuds d’investigation, oui. Mais toujours pas de théories globales du design, comme en arts ou en sciences. Seulement des travaux particularistes et dispersés, certes très érudits. Est-ce que le message passe mieux quand les Américains de MIT Press le disent ?

À bon entendeur, salut !

(1) Design Issuesvol. 29, no. 2, printemps 2013, p. 1, traduit par moi.

08 5 / 2013

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La psychanalyse sauve des vies. Cela ne fait aucun doute. Quiconque en a une expérience consistante le sait. Mais la psychanalyse devient aussi une vieille chose qui radote. Son potentiel innovant s’estompe car elle vit trop repliée sur elle-même (elle souffre d’endogamie intellectuelle). Nous avons besoin qu’elle se réveille, qu’elle se remette au travail, qu’elle redevienne créative, drôle, géniale, puissante - comme elle sait l’être, comme elle l’est au fond - en dialoguant avec toutes les disciplines du monde contemporain.

On attend le prochain Lacan, celui qui apportera à la psychanalyse sa nouvelle mise à jour, en l’accordant avec le XXIe s., c’est-à-dire avec les études sur le genre, le numérique, les sciences cognitives, le mariage pour tous, etc., tout cela dans une synthèse créative drôle, originale, contemporaine. Ce sera peut-être une femme, ou peut-être un(e) homosexuel(le).

Bref, on attend.